28/06/2008

Quelle espérance dans le monde actuel ?

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Une anecdote tirée de la vie de Dom Helder Camara illustre avec force et simplicité le cœur de la théologie de la libération. Alors qu’il était archevêque de Recife, une paroisse lui demanda de venir présider une célébration de réparation. Des voleurs avaient fait effraction dans l’église paroissiale et jeté à terre les hosties consacrées, avant de dérober le ciboire. Dom Helder accepta et prononça le jour venu la prière suivante :

« Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait, Il ne savait pas que tu es vraiment vivant et présent dans l’eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués par ce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue. Mais dans la boue vit le Christ tous les jours chez nous, au Nordeste. Il nous faut ouvrir les yeux ».

Il s’agit de découvrir le visage de Jésus-Christ à travers celui des pauvres. Il s’agit aussi de se rappeler que le Rédempteur nous veut co-rédempteurs. A nous de combattre avec lui contre les conséquences du péché, en nous-mêmes et dans le monde. Non par idéologie, mais par amour.

Cette théologie de la libération s’est développée dans les pays d’Amérique latine, puis en Afrique du Sud, aux Philippines et en Corée du Sud ainsi qu’en d’autres lieux frappés par la misère et la dictature. Elle est le fruit de théologiens qui, à partir des années 1970, se veulent solidaires des plus pauvres. Ces théologiens visent à expliciter la foi des communautés chrétiennes qui vivent l’oppression et la misère, mais qui sont portées par l’espérance évangélique. Partant de la conviction que la pauvreté extrême n’est pas une fatalité mais la conséquence de structures sociales et économiques injustes, ces théologiens – catholiques et protestants – font appel aux sciences sociales pour déceler les mécanismes sociaux qui produisent la pauvreté.

Les théologiens de la libération dénoncent non seulement les structures sociales et économiques injustes, mais aussi, et très concrètement, les pouvoirs en place et l’égoïsme de minorités puissantes qui condamnent la majorité des habitants des pays du Sud à des conditions de vie infrahumaines. Le monde actuel n’est donc pas plus civilisé, disent-ils, que quand les hommes réglaient leurs différends à coups de poings et de gourdins. Il est, au contraire, plus dangereux et plus cruel. La capitalisme, particulièrement sauvage dans les pays du Sud, en est la cause. Ils estiment que les masses du « tiers-monde » ont à recouvrer la dignité humaine que le Créateur leur a donnée.

Nécessité d’une transformation structurelle

Le thème central de cette théologie est la libération en tant que manifestation de la volonté de Dieu envers les opprimés et en tant qu’exigence pour le chrétien. On entend par le terme de libération tout ce qui vise à desserrer l’étau de l’exploitation économique et de la domination politique qui entrave leur liberté. Cette théologie implique la dénonciation des injustices ainsi que la transformation structurelle des sociétés où règne l’oppression. Elle se voit puissamment encouragée par la déclaration faite par l’ensemble des évêques catholiques d’Amérique latine réunis en 1968 à Medellin, en Colombie. Ceux-ci dénoncèrent « le colonialisme que pratiquent à l’intérieur de notre continent des groupes privilégiés qui maintiennent leurs richesses au prix de la misère de leurs compatriotes ». Une des convictions centrales de la théologie de la libération est qu’il existe, à côté du péché personnel, un péché collectif et structurel, c’est-à-dire une structuration de la société et de l’économie qui cause la souffrance, la misère et la mort d’innombrables frères et sœurs humains.

Voici ce qu’écrit l’archevêque de Recife Dom Helder Camara sur le lien entre l’Évangile et la dénonciation de l’injustice : « Et parce que cette faim, cette misère sont des conséquences des injustices et des structures d’injustice, le Seigneur exige de nous la dénonciation des injustices. Cela fait partie de l’annonce de la Parole. La dénonciation de l’injustice est un chapitre absolument nécessaire de l’annonce de l’Évangile. »

Le Vatican sous Jean-Paul II a approuvé l’affirmation que « l’injustice structurelle ne peut être abolie que par un changement de structures ». Certes, le pape a mis en garde contre les excès de la théologie de la libération, quand elle semblait oublier la dimension spirituelle du combat social et quand elle paraissait flirter avec le communisme ou prôner la violence armée. Mais on ignore souvent que Jean-Paul II eut des paroles extrêmement sévères à l’égard du capitalisme. Quant à Helder Camara, il s’insurgeait contre les chrétiens conservateurs qui lui reprochaient son engagement : « Quand je donne à manger aux pauvres, on m’appelle un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on m’appelle communiste », disait-il.

La « transformation structurelle de la société » dont il est question signifie, par exemple, le combat politique pour la redistribution des terres aux paysans et l’expropriation des grands propriétaires terriens, la lutte syndicale pour l’instauration des lois régulant le travail et instaurant un minimum de sécurité et de dignité, l’engagement pour l’abolition de la dictature et pour l’instauration des libertés et de la démocratie.

La mise en question des Églises et de leur théologie classique

Les adeptes de la théologie de la libération sont des protestataires au sein même de leurs Églises respectives. Ils disent que les pauvres mettent en question la mission et l’identité de l’Église. Ils dénoncent le fait que les paroisses classiques reflètent des valeurs bourgeoises. Les pauvres ne s’y sentent pas à l’aise : ce n’est pas leur Église. Celle-ci reste souvent silencieuse à l’égard de l’injustice. Ce silence équivaut à un acquiescement et donc à une collaboration avec un système d’oppression qui viole les promesses de l’Évangile. Au mieux, l’Église agit par des œuvres caritatives en faveur des pauvres, mais ce n’est pas suffisant. Elle doit devenir « l’Église des pauvres », dans les pays où ceux-ci constituent la majorité. L’Église doit donc se convertir, sortir de sa neutralité et d’une religiosité intimiste et désincarnée. Ils condamnent la religiosité « privatisante », celle qui réduit le salut à une affaire individuelle et sans rapport avec le contexte social. L’Église rencontre le Christ dans les pauvres. Le chapitre 25 de l’Évangile de Mathieu est explicite : ce que nous faisons aux plus pauvres, c’est à Lui que nous le faisons.

Cette conversion de l’Église par les pauvres requiert aussi, affirme la théologie de la libération, une mutation radicale de la théologie. Celle-ci ne peut plus se nourrir de spéculations sur Dieu, inspirées notamment par la philosophie grecque, ni se réduire, comme dans les pays riches, à un discours de type universitaire. La théologie doit être l’expression d’un vécu spirituel, celui d’un peuple qui souffre, qui prie et qui lutte parce qu’il a confiance en Christ mort et ressuscité.
Olivier Clément observe que, du point de vue orthodoxe, il s’agit d’une authentique théologie, car elle exprime une expérience de foi et de prière. Elle n’est pas le fruit de théologiens en chambre.

Les théologiens de la libération veulent que la théologie soit celle d’un peuple face à son contexte social immédiat et concret. La théologie ne saurait être anhistorique, disent-ils, déconnectée du temps présent et des conditions concrètes dans lesquelles vivent les gens, et en particulier les plus pauvres.. Il faut donc « contextualiser » la théologie et inviter les pauvres à se réapproprier la Bible comme une parole de libération et d’espérance qui leur est spécifiquement adressée. Ils découvrent alors que la Bible les aide à comprendre leur rôle dans la société et leur donne un regard critique. Le christianisme a été trop souvent un obstacle à leur libération, voire la cause de leur misère (par exemple la violence spoliatrice de conquistadors brandissant la croix, les marchands d’esclave et les grands propriétaires prêchant la soumission à leur Dieu).

Voici ce qu’en dit Dom Helder Camara : « Le paysan, le fils et le petit-fils de paysan de nos régions sont comme des morts-vivants […] Ils ont appris auprès de leurs parents analphabètes et dans les chapelles de leurs maîtres et seigneurs, qu’il faut être patient comme le fils de Dieu, si injustement traité et mort sur la croix pour nous sauver. Ils en déduisent que telle doit bien être leur vie. Mis à l’école d’un christianisme fataliste, ils conçoivent que les uns naissent riches et les autres pauvres, puisque telle est la volonté de Dieu. » Dès lors, l’évêque brésilien n’a de cesse que ces plus pauvres parmi les pauvres prennent conscience de leur dignité humaine et de leurs droits, car aucune croissance vraiment humaine n’est possible quand on n’a même pas « conscience de vivre à un niveau infrahumain et lorsqu’on ne sait pas qu’on a droit à une vie meilleure, digne vraiment de l’homme. »

L’Église doit devenir ce qu’après les prophètes, le Christ a voulu qu’elle soit : une force libératrice. Faute de cela, les pauvres chercheront hors de la Bible et de l’Église l’énergie qui leur est nécessaire pour résister et pour changer leur réalité.

L’Exode, archétype de la libération

La théologie de la libération s’inspire essentiellement du livre de l’Exode : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui réside en Égypte. J’ai prêté l’oreille à la clameur que lui arrachent ses maîtres. Je connais ses angoisses. Je suis résolu de le délivrer de la main des Égyptiens et à le faire monter de ce pays vers une contrée plantureuse et vaste » (Ex 3, 7-8). Il s’agit donc de se libérer de l’oppression (dictature, capitalisme sauvage, etc.) et de cheminer, avec l’aide de Dieu, vers la liberté, la fraternité, la justice sociale, voire des formes de socialisme radical. Il s’agit de s’arracher des mains du « pharaon » actuel, le capitalisme, de traverser la « mer rouge » par un rude combat social pour arriver à la « terre promise » d’une société plus juste et plus conforme à l’Évangile. La pâque du peuple hébreu préfigure la résurrection pascale. Dans « résurrection » se trouve la racine du terme « insurrection ».

Aujourd’hui, l’écroulement du monde socialiste « réellement existant », la déroute des révolutions populaires, la mondialisation et ses inégalités croissantes, l’hégémonie du néo-libéralisme bouleversent l’horizon de la théologie de la libération. Au lieu de penser un projet social unique plus ou moins proche des expériences socialistes révolutionnaires des pays du Sud (par exemple, Cuba, la Tanzanie…), la théologie de la libération s’est mise, au cours de la dernière décennie, à penser la pluralité des projets collectifs. Elle s’est intéressée à l’altermondialisme et au Forum Social Mondial qui s’est réuni plusieurs fois à Porto Alegre (Brésil). Auparavant, il s’agissait du pauvre en général. Désormais, il est question du Noir, de l’Amérindien, de la femme en tant qu’opprimés.

Les théologiens de la libération découvrent aussi l’importance de l’écologie. Ils sortent ainsi du carcan intellectuel trop matérialiste et trop rationaliste d’un certain marxisme, tout en conservant sa critique sociale radicale et son idéal de fraternité humaine. Ils acquièrent, surtout avec Leonardo Boff nourri de spiritualité franciscaine, et à la requête des communautés de base notamment amérindiennes, une sensibilité cosmique, que les orthodoxes qualifieraient (avec le philosophe religieux russe Serge Boulgakov ) de « pan-enthéiste ». Ils s’ouvrent à d’autres cultures, moins marquées par la philosophie des Lumières et son projet de maîtrise et de progrès effréné. La théologie de la libération acquiert des caractères plus « féminins », tout en conservant son ardeur révolutionnaire. Les communautés chrétiennes de base restent le lieu privilégié de cette théologie. De nombreux membres les ont quittées cependant, pour rejoindre des mouvements pentecôtistes plus conservateurs sur le plan social, mais plus chaleureux dans l’expression de la foi. Dès lors, des « alléluias » de louange sont venus enrichir le répertoire de ces communautés de base jadis habituées surtout à des chants de luttes et d’espérance terrestre.

Plus récemment, des théologiens latino-américains tels que Enrique Dussel ou Franz Hinckelamert ont élargi le propos. Il ne s’agit pas seulement de refuser le système capitaliste et matérialiste et d’opter pour une société plus juste. Il s’agit avant tout de refuser la mort et les forces de mort. Ces dernières sont multiples, qu’il s’agisse du surarmement des États ou de la violence faite aux pauvres, de l’obsession du profit et du pouvoir, de l’hyper-compétitivité élevée en diktat, de la destruction de l’environnement. Ces théologiens développent avec les communautés de base une prière et une pensée qui célèbre la vie et les forces de vie. Dieu veut la vie et est l’ennemi de tout ce qui apporte la mort. Le capitalisme mondialisé est une fausse « religion », sans transcendance mais d’essence sacrificielle. La théologie de la libération démasque la supercherie de la mondialisation néo-libérale qui conduit à bénir les riches et à punir les pauvres. Elle oppose aux forces de mort, mobilisées par Mammon, la force de Vie du Dieu de la Bible qui a « entendu les cris de son peuple ». Ce Dieu de vie invite à se mettre debout. Il donne force et sens à l’être pascal qui continue, malgré les apparences, à croire dans la vie.

Une spiritualité de la libération

« Qu’as-tu fait ? Écoute le sang de ton frère crier du sol vers moi » (Gn 4, 10). Cette question est reprise maintes fois par les théologiens de la libération, car elle appelle le chrétien à la conversion. Elle dit que la pauvreté de ce monde, loin d’être le produit du hasard, est la conséquence des actions injustes et pécheresses de l’être humain. Jon Sobrino dit aux nantis de « reconnaître cette vérité » et à « ne pas maintenir la vérité captive dans l’injustice » (Rm 1, 18). Les pauvres, « rebuts de l’humanité », sont crucifiés, dit ce théologien d’Amérique centrale au moment où le dictateur au pouvoir au Guatemala, appartenant à une Église réformée, commettait de véritables massacres à l’égard des habitants (principalement indiens) de son pays. De tels évènements, hélas si fréquents, montrent qu’il y a du péché dans la réalité de ce monde. Certes, le péché n’est pas le tout de cette réalité. Mais tant qu’on ne l’a pas perçu comme un péché flagrant, un « péché structurel » (c’est-à-dire inscrit dans les structures économiques et sociales), on n’est pas encore arrivé à découvrir la mise en question radicale qui nous est adressée.

Le monde doit changer. Le statu quo est scandaleux. Les pauvres ne sont pas qu’un « problème », ajoute Jon Sobrino. Les pauvres sont, pour le chrétien, « le lieu historique de Dieu ». C’est en eux qu’on rencontre le Christ. Ils sont les aimés de Dieu. Comme le Christ, ils portent le péché du monde. Cette dernière pensée a inspiré au prêtre franco-brésilien Fredy Kunz une pensée à partir des quatre chants du Deutéro-Isaïe (Is 55ss). Elle allie théologie et mystique. Il l’a appelée la « Mystique du Serviteur souffrant ». Frédy Kunz disait au sujet de son action et de la fraternité qu’il a créée : « La théologie de la libération, c’est la tête. L’action non violente gandhienne, ce sont les pieds. La mystique du Serviteur souffrant, c’est le cœur. »

Gustavo Gutierez, le fondateur péruvien de la théologie de la libération, insiste sur le fait que notre action en solidarité avec les pauvres, ne relève pas d’une simple « dimension sociale de la foi ». Il ne s’agit pas de quelque vertu morale. Il s’agit d’un face-à-face, d’une rencontre avec Dieu au cœur d’une action portée par l’amour.

Les théologiens de la libération insistent sur le fait que la solidarité active relève d’un amour authentique qui les a amenés à partager, au moins partiellement, les conditions de vie des exclus. Ce don va de pair avec de l’affection et de la tendresse. Sans cette amitié et cette proximité, au sein des favelas , des taudis et des campagnes où règnent la faim et la misère, il peut certes y avoir des actions bien intentionnées, mais ne restent-elles pas froides et impersonnelles ? La théologie de la libération met ainsi en question à la fois les « bonnes œuvres » caritatives, les « projets de développement » parachutés d’en dehors des communautés ainsi que l’action volontariste mais parfois impitoyable de certains partis révolutionnaires se considérant comme « l’avant-garde » du peuple.

Cette rencontre de Dieu dans les pauvres implique une ascèse, un travail sur soi. L’homme se décentre et trouve sa propre réalisation en se donnant à autrui. Chemin faisant, le chrétien aura à se demander s’il veut vraiment supprimer la douleur d’autrui et s’il cherche réellement sa libération et non pas avant tout – même subtilement – le sens de sa propre vie (même si, en fait, on trouve ce sens dans cette pratique). Le pauvre est celui qui, d’une façon très concrète, place l’être humain devant l’alternative de se choisir lui-même ou de choisir l’autre, d’accepter ou non des expressions évangéliques aussi simples qu’ « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ». Tout ce chemin ascétique n’est pas une chose aisée. Le pauvre est tellement autre qu’il exige le décentrement de soi.

En outre, l’engagement pour la justice, peut coûter cher en termes de réputation et de statut social. Nombreux sont ceux qui ont été l’objet de calomnies comme Dom Helder Camara traité « d’évêque rouge », voire d’attentats criminels, tel que Mgr Oscar Romero du Salvador, fauché à la mitraillette alors qu’il célébrait la messe à l’autel. La mort et le martyre sont des réalités qu’un amour libérateur prend en compte : des milliers de laïcs, de religieuses et de prêtres ont versé leurs sang pour leurs frères et sœurs appauvris. Ils ont affronté courageusement les pouvoirs en place. Ils ont été les victimes des « escadrons de la mort » qui assassinent au service des riches et de certaines multinationales, quand celles-ci ne reculent devant rien pour protéger les privilèges exorbitants dont elles jouissent dans certains pays du Sud.

L’action non violente, violence des pacifiques

S’il y eut des chrétiens engagés qui, tel le prêtre colombien Camillo Torez, n’hésitèrent pas à rejoindre un mouvement armé de libération, d’autres se prononcèrent pour l’action non violente. Dom Helder estime qu’il faut opposer la force de la non-violence active aux trois violences dont souffrent les pauvres : la violence des oppresseurs dont la richesse se nourrit de la misère de leurs concitoyens ; la violence du monde riche contre les pays du Sud à travers des échanges commerciaux injustes et l’exploitation des ressources naturelles ; la violence perpétrée pour les États au nom de la défense de l’ordre établi, qui conduit à qualifier de subversion toute tentative de changement de cet ordre.

A l’exemple de Martin Luther King et du mahatma Gandhi, il faut opposer à ces trois types de violence celle que le frère Roger Schütz de Taizé appelait « la violence des pacifiques ». Elle se situe dans la perspective évangélique du pardon. Elle vise, en définitive, la réconciliation et la paix, mais fondées sur la justice. L’action non violente implique, par exemple, le refus d’obéir à la loi, le non-paiement de l’impôt, la grève générale, la dénonciation publique des abus – au risque de sa vie – et toujours le dialogue inlassable avec les agents plus ou moins conscients du pouvoir injuste.

Cette non-violence accepte qu’il puisse y avoir des victimes dans ses rangs, mais elle se refuse à en faire dans ceux de l’adversaire. « Il n’y a pas de victoire contre l’oppression et les structures d’injustice sans sacrifice. Les sacrifices acceptés par la non-violence préparent mieux l’avenir et la réconciliation que les sacrifices imposés par la violence ». Mais la non-violence n’est jamais lâcheté ni immobilisme. « Une non-violence qui ne se préoccuperait pas d’être vraiment une action capable de faire l’histoire serait encore du « passivisme » déguisé sous de grands principes et de beaux sentiments », précise Dom Helder.

Quelle espérance dans le monde actuel ?

Voyant comment va le monde aujourd’hui, pourquoi ne pas se résigner ? Comment ne pas verser dans le désespoir et le cynisme ?

Ce sont les pauvres, disent les théologiens engagés, qui maintiennent la véritable espérance : « L’espoir des pauvres ne périt jamais », affirme le psalmiste (Ps 9, 19). Les pauvres pour lesquels survivre est une tâche première et mourir le destin le plus proche, ont et maintiennent une espérance surprenante. Leur espoir et leur courage sont certes confortés par des victoires partielles et des solidarités concrètes faites de joie fraternelle et d’entraide. Mais les racines de leur espérance se nourrissent aussi d’une autre sève : un acte premier de confiance en un Dieu Père. Ils pressentent et nous enseignent que la justice et la bonté existent au fond de la réalité et que, malgré tout, le bien est plus originel et plus puissant que le mal. Dans les communautés chrétiennes de base, des gens quelquefois se lèvent et disent qu’ils acceptent que le vrai salut passe aussi par leur propre crucifixion. Certains expriment parfois en paroles parfaitement explicites que c’est le Serviteur souffrant qui donne la véritable espérance. Rien de tout cela ne leur enlève leur dynamisme pour travailler activement à la libération. Ils intègrent le scandale de la croix dans leur espérance, car ils savent – mieux que les nantis – que la croix est enceinte de la résurrection.

Les théologiens qui rapportent ces dires, ajoutent humblement qu’en définitive, c’est à une « théologie négative de l’espérance » qu’ils aboutissent : l’apophatisme (le non-dire) devant le mystère de la souffrance et devant l’espérance. Une chose leur paraît certaine : en dernière analyse, l’espérance vit de l’amour. Celui qui aime les pauvres de manière radicale et désintéressée fait quelque chose d’absolument bon, qui sera accueilli pour toujours dans l’histoire du Salut. Celui qui agit par amour et dans l’espérance est en train de dire que le mystère ultime de la réalité est un mystère de bonté et de salut.

Jean-Thierry Verhelst

Texte paru dans la revue Le Chemin, 73, hiver 2006.
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03/12/2006

Sida et spiritualité...

À la mémoire de Jean-Gilles Godin qui, blessé par l'Ange Noir du Sida, s'est battu contre lui pendant une longue nuit. Puisse la blessure être devenue, pour lui, bénédiction.

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Il n'est pas facile trouver ce qu'on pourrait appeler «le ton juste» pour parler du SIDA, de l'expérience de ceux et celles qui vivent avec le SIDA, mais aussi bien de ce monde dans lequel nous sommes pris pour vivre avec cette redoutable maladie sans doute un bon moment encore. On se sent en effet comme écartelé entre l'envie de hurler - de colère, de révolte ou de défi -, celle de pleurer - de tristesse, d'impuissance ou de rage -, mais aussi, simplement, de se taire - par pudeur, par respect, ou juste par conscience de la prodigieuse prétention, de la vertigineuse futilité des mots... Pourtant, dans ce vaste combat qu'est la lutte pour la vie et pour l'espoir, toutes les ressources, en fin de compte, doivent être mises à contribution: la science, l'argent, le temps, la tendresse - et sans doute aussi, dès lors, ces choses infiniment fragiles que sont les mots.

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Sida et spiritualité...

En voyant ces deux mots associés, il nous vient fort probablement, en vrac et pêle même, toute sorte d'images, toute sorte d'autres mots: Dieu, foi, doute, valeurs, morale, amour, culpabilité, sagesse, souffrance, angoisse, compassion, mort, vie, espoir - et bien d'autres encore...

Ce qu'on appelle - sans toujours très bien savoir ce qu'on veut dire par là - «spiritualité», «sagesse de vie», «expérience intérieure», «religieuse» ou «mystique» , semble en tout cas avoir au moins ceci de commun avec le SIDA que cela concerne ce qu'on pourrait appeler, pour reprendre la vieille expression de la Bible, le «combat des humains avec l'Ange», l'expérience - la bataille - des hommes et des femmes «autour» des limites de la condition humaine et de ce qui la déborde. Si la réalité du SIDA nous interpelle aussi directement, aussi brutalement aujourd'hui au plan de la «spiritualité», c'est bien possiblement parce que, dans une large mesure, nous vivons dans un monde où nous avons souvent la tentation de croire qu'il n'y a plus de limites, que celles-ci ont été abolies:

- plus de limites aux horizons que la science explore - que ce soit dans l'infiniment grand, l'infiniment petit ou l'infiniment complexe;

- pas de limites à la puissance que la technique met en oeuvre et au progrès qu'elle permet d'entrevoir;

- pas de limites à la créativité, à l'inventivité humaine;

- pas de limites, non plus, au désir que tous et toutes nous portons en nous et aux possibilités de l'accomplir sans contrainte ni retenue;

- pas de limites à la vie elle-même, à la possibilité de la fabriquer presque, déjà, d'en améliorer la qualité, de la prolonger de plus en plus, voire - pourquoi pas - à l'inifini...

Ou bien, alors - et ce serait au fond une autre manière de dire à peu près la même chose -, nous avons le sentiment de vivre dans un monde que nous contrôlons . De contrôler le monde dans lequel nous vivons:

- nous partageons l'ambition d'une société qui continue - «Phase II» de la Baie James - de harnacher les rivières pour produire de l'électricité;

- nous avons encore au moins l'«illusion démocratique» de pouvoir élire ceux qui nous gouvernent;

- la terre que nous habitons a été sillonnée par d'innombrables réseaux de communications - qui faisaient dire à MacLuhan que la planète était devenue un «village global» où l'on sait tout ce qui se passe, presque instantanément;

- nous vivons dans des maisons chauffées en hiver et climatisées en été, dans un monde où tout est prévu, géré, «sous contrôle». De notre naissance à notre mort - celle-ci comprise! -, nous sommes «pris en charge» par les institutions et les spécialistes de toutes sortes, des pédiatres aux thanatologues, en passant par les dentistes, les psycho-thérapeutes, les sexologues, les agents d'assurance et les réparateurs Maytag...

Or, si le SIDA nous interpelle aussi directement au plan de ce qu'on peut appeler une «interrogation spirituelle», c'est vraisemblablement parce qu'il vient brutalement nous rappeler la présence de brutales limites au coeur de notre monde, de nos vies, de nos désirs. C'est parce qu'il vient brutalement nous rappeler les limites de notre contrôle .

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Certains se souviendront sûrement d'avoir lu, dans une livraison du Devoir de novembre dernier, la fort intéressante réflexion d'un professeur de philosophie, Pierre Bertrand, à partir du tremblement de terre qui venait de secouer le Québec quelques jours auparavant. «Il faut, écrivait Bertrand, que les puissances du dehors absolu fassent inopinément intrusion dans nos habitudes de vie pour que nous nous mettions à mettre en doute la belle assurance qui est la nôtre.» Et même là, ce n'est pas si évident que ça: il nous faut en effet toujours beaucoup de temps pour enregistrer ce qu'il y a d'imprévu , d'inédit dans un évènement comme celui-là. Nous le savons, nous l'avons tous plus ou moins vécu ainsi: nous ramenons tout d'abord cet inédit à du familier, à du connu: c'était les enfants qui faisaient du bruit dans la chambre ou qui donnaient des coups de pied sous la table, les chats qui se couraient après dans le couloir, la laveuse qui vibrait plus fort que d'habitude, un autobus ou un gros camion qui passait dans la rue...

«En fait, poursuivait le professeur de philosophie, la prise de conscience du tremblement de terre comme tel n'eut lieu qu'après coup, comme dernière hypothèse explicative, après que toutes les autres furent essayées et épuisées. Tellement l'inconnu doit insister avant que nous acceptions de lui ouvrir enfin la porte, et combien nous sommes prompts à la lui refermer sur le nez à la première occasion» - à travers nos bavardages, par exemple, ou ceux des média, qui finissent rapidement par banaliser complètement l'évènement. Pourtant, de conclure, le philosophe: «Il ne faut pas s'empresser d'oublier trop rapidement ces moments où le dehors surgit à l'intérieur de nos vies. Il y a là quelque chose qui gronde en dessous de nos certitudes».

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L'image est forte, mais elle donne à penser: le SIDA est un tremblement de terre dans nos vies. C'est un ébranlement des certitudes sur lesquelles nous vivions depuis un moment déjà - aussi bien celle d'une sexualité sans «risques» et sans «conséquences» que celle de la toute puissance de la science à nous délivrer de ce qui nous empoisonne encore l'existence. Et même là, il nous faut une très forte secousse sur l'échelle de Richter de nos certitudes pour vraiment ébranler celles-ci: combien parmi nous, par exemple, échappent complètement à la tentation, quand ils pensent au SIDA, de penser d'abord au moment où cette «toute puissance» de la science et du progrès médical aura enfin trouvé un remède, un vaccin, un antidote - une «solution»?

Une telle attitude est bien sûr tout à fait compréhensible et légitime. Mais elle amène à suggérer que, par comparaison, la spiritualité , ce serait probablement, plutôt, la manière d'habiter humainement le présent, de donner un sens au présent dans lequel nous sommes pris pour vivre - d'une manière ou d'une autre - avec le SIDA, comme avec nos vieilles certitudes ébranlées par le tremblement de terre.

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Dans un monde comme le nôtre, par ailleurs, parler de spiritualité, c'est parler de quelque chose que plusieurs d'entre nous avions plus ou moins rangé depuis un bon moment dans la naphtaline - quand nous ne l'avions pas simplement «mis au chemin», avec les vieilleries inutiles et encombrantes.

Parler de spiritualité dans un monde comme le nôtre, c'est aussi, nécessairement, parler au pluriel . Et le fait est que l'apparition du SIDA dans le paysage de nos vies a fait émerger toutes sortes de recherches, de questionnements spirituels, souvent très différents les uns des autres - allant par exemple de la redécouverte d'une expérience religieuse très traditionnelle (au sens pas du tout péjoratif du terme) à l'exploration de pistes nouvelles, ou en tout cas moins familières à nos traditions occidentales - qu'il s'agisse par exemple de diverses «techniques de soi», de diverses formes d'auto-thérapie ou d'actualisation des pouvoirs souvent insoupçonnés de guérison que nous portons en nous.

Sauf à se situer dans une perspective très étroitement confessionnelle, il est difficile de soutenir que des spiritualités seraient plus «vraies» que d'autres. On admettra plus volontiers qu'il y a plutôt des façons différentes d'habiter humainement un présent, de «négocier» avec des limites. En revanche - et il est important de ne pas l'oublier -, les voies que peut emprunter cette recherche de spiritualité sont fort différentes les unes des autres, et elles peuvent même, à l'occasion, paraître contradictoires ou incompatibles entre elles. On peut ainsi penser - et l'exemple est loin d'être purement théorique - à la confrontation qu'il peut y avoir entre des «voies spirituelles» davantage centrées sur un «apprivoisement» de la souffrance et de la mort, disons, et d'autres qui, au nom d'un combat acharné «pour la vie», pourraient être tentées de considérer les premières comme une sorte d'«abdication», voire une «trahison défaitiste». En ce sens là, on peut penser qu'il nous faut, tous, et en tout état de cause, faire de la place dans nos démarches pour une «spiritualité de la tolérance et de la cohabitation».

Mais on peut également songer à des courants spirituels issus de traditions très différentes de la nôtre, qui ont cependant influencé plusieurs de nos contemporains depuis un certains nombre d'années: spiritualités d'origine orientale notamment, pour lesquelles notre petit «moi» n'est au fond qu'une illusion bien fragile et bien éphémère. Pour bien des courants spirituels ainsi marqués par l'Orient, nous ne sommes que des lieux passagers où la vie se cristallise un moment, où la vie parle un instant avec notre précaire petit «JE» - avant que celui-ci ne retourne, comme une goutte d'eau, à l'insondable «océan de l'être» d'où il provient. On comprend aisément que, dans un paysage spirituel de ce type, le drame qui affecte l'histoire particulière de chacun de nos petits «moi» n'a pas la même résonnance qu'il a sans doute pour la majorité d'entre nous. À la limite, la mort elle-même y est perçue davantage comme une libération que comme une tragédie...

Pour le meilleur et pour le pire, l'Occident auquel nous appartenons nous a appris à accorder une importance beaucoup plus grande - voire absolue - aux petits «moi» que nous sommes et qui ont, pour cette raison, beaucoup de mal à accepter la limite de leur minuscule royauté - que ce soit celle de la frustration du désir, de l'échec, de la maladie, et, bien sûr, la plus scandaleuse de toutes: celle de la mort, surtout lorsque cette limite surgit (comme un tremblement de terre) au moment où on s'y attend le moins, comme c'est le cas des maladies incurables qui frappent les enfants, par exemple, et comme c'est le cas du SIDA, qui semble s'en prendre avec une cruauté particulière à des hommes et à des femmes au plus vigoureux de leur vie, au creux de leur plus vivante passion.

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Dans cette tradition occidentale qui est la nôtre (que l'on soit beaucoup, un peu, très mal ou pas du tout croyant) viennent à l'esprit un certain nombre de «figures», susceptibles d'inspirer notre recherche d'une spiritualité au temps du SIDA, et qui ont entre autres choses l'intérêt de nous montrer - si l'on en doutait vraiment - que les questions fondamentales auxquelles le SIDA nous confronte aujourd'hui sont loin d'être complètement nouvelles. On en retiendra deux, parmi bien d'autres possibles.

La première de ces figures est connue - quoique souvent assez mal, et de manière plus ou moins caricaturale. C'est celle de Job, héros fictif d'un récit vieux de 2500 ans, qui pose au fond une seule question - laquelle n'a jamais, depuis lors, cessé de hanter la conscience occidentale (jusqu'à Camus par exemple, en notre temps): pourquoi les humains souffrent-ils - et, surtout, pourquoi la souffrance des innocents ?

Dans le récit biblique, Job est présenté comme un «honnête homme», un «juste», qui vivait à l'aise, heureux et sans histoire. À partir de là, l'auteur imagine un scénario où Dieu permet à Satan (qui est un peu, si l'on ose dire, son «exécuteur des sales boulots») de mettre Job à l'épreuve, pour voir si celui-ci va demeurer aussi «fidèle» dans ses malheurs. Job perd ses biens, il perd ses enfants -- un peu comme Martin Grey dans son récit autobiographique. Ça l'affecte, bien entendu, mais ça ne l'ébranle pas dans ses assises profondes: Job accepte que Dieu reprenne ce qu'il lui avait donné. Même atteint dans son propre corps par une lèpre répugnante, Job refuse de suivre sa femme qui lui conseille de maudire Dieu à cause de la manière dont celui-ci l'a injustement traité.

C'est alors que trois de ses amis viennent pour le réconforter. Ceux-ci arrivent avec les «gros sabots» de leur bonne volonté et de leur bonne conscience: ils ne sont évidemment pas eux-mêmes aux prises avec le drame de Job! Et, au fond, les trois finissent par défendre les croyances traditionnelles de leur époque en essayant de convaincre Job que ce qui lui arrive est certainement de sa faute, qu'il s'agit sûrement d'une punition divine - puisque Dieu est juste... Mais Job n'est pas d'accord et il proteste de son innocence, en même temps qu'il se heurte au mystère de ce Dieu que lui aussi, pourtant, il continue de croire juste. Job se débat avec sa question, oscillant entre la révolte et la résignation, entre des crises de souffrance et des périodes de rémission.

Arrive encore un autre personnage qui, du haut de sa certitude, se met à faire la leçon à tout le monde, en prétendant, lui, carrément, justifier la conduite de Dieu. Mais, là, c'est Dieu lui-même qui en a pour ainsi dire assez, et qui intervient pour dire aux amis de Job: «bon, ça suffit, vous parlez à travers votre chapeau...» Pourtant, Dieu ne répond pas vraiment lui non plus à la question de Job - sinon en manifestant qu'il est plutôt d'accord avec celui-ci, que ce qui arrive à Job n'a, de fait, rien à voir avec une quelconque «punition». Mais Dieu n'essaie pas davantage de se défendre lui-même ou de s'expliquer.

Ce qui ressort de ce récit c'est que, au fond, il n'y a pas de réponse - au moins, en tout cas, au plan des explications rationnelles. Dieu se contente de demander à Job - et ce sont parmi les plus belles pages de la Bible qu'il faut hélas se résoudre à résumer ici bien rapidement: «Job, étais-tu là quand j'ai fait le monde, quand j'ai installé le ciel et fixé les étoiles? Où étais-tu, Job, quand j'ai organisé la terre et semé la vie dans les océans, quand j'ai réglé le cours des astres et celui des saisons?...»

Et Job prend conscience de la limite à laquelle il se heurte, malgré sa sagesse et son intelligence: celle d'un univers qui le dépasse, d'un monde où les choses fonctionnent en général plutôt bien - mais où il leur arrive aussi à l'occasion de se dérégler. Un monde où il se produit aussi, de temps en temps, des tremblements de terre. Quelque chose pourtant, devant cet ordre grandiose de la Création qui se déploie devant lui, réduit sa révolte au silence d'une confiance que la raison seule ne saurait expliquer.

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Nous ne sommes pas si loin ici, quand on y pense, d'une spiritualité d'inspiration très différente: celle de la Chine ancienne - que l'on retouve par exemple dans le taoïsme et le Yi-king ; une spiritualité fondée essentiellement sur la conviction que le monde est en perpétuelle transformation - comme le courbe d'un biorythme - et que les humains ont le choix: ou bien de se casser les dents et de se rendre malheureux à vouloir qu'il en soit autrement, ou bien de se mettre en harmonie avec ce mouvement du monde, et de faire la paix avec ce mystère d'un univers dont le sens, ultimement, échappe à notre entendement.

Étrangement, nous ne sommes pas très loin non plus d'une autre «spiritualité» très différente : celle de la «responsabilité» et du «projet», dans la philosophie - athée - de Jean-Paul Sartre pour qui, dans ce monde en lui-même absurde , le sens ne peut être donné que par les humains eux-mêmes. (Comme le disait Sartre, par exemple, à propos de Jean Genet, devenu écrivain et poète même si toute son éducation avait d'abord fait de lui un criminel et un voleur: «l'important n'est pas ce que l'on a fait de nous mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce que l'on a fait de nous».)

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La deuxième figure que l'on évoquera rapidement ici est connue elle aussi, et même beaucoup plus sans doute - quoique souvent de manière également un peu simpliste. C'est celle de François d'Assise, que l'on se représente peut-être un peu trop à la manière naïve des images pieuses - ou à celle de Zeffirelli! - avec des grands yeux candides en train de parler aux petits oiseaux... On aura plutôt ici à l'esprit un très beau texte de François d'Assise, le Cantique des créatures - qui est une grande prière de louange, de reconnaissance pour la beauté du monde, dans laquelle saint Françoi se présente en quelque sorte comme le frère de toutes les créatures:

Loué sois-tu, Seigneur, pour notre frère, monseigneur le Soleil,

et pour notre soeur la Lune;

pour notre frère le Feu et pour notre soeur l'Eau;

loué sois-tu pour la Terre, notre soeur et notre mère,

et pour mon frère, le Corps;

mais, aussi, loué sois-tu pour notre soeur la Mort

- à qui nul vivant ne peut échapper...

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Nul ne peut dire, bien sûr, si François d'Assise, aujourd'hui, pousserait l'audace jusqu'à parler, dans sa louange, de «son frère», le SIDA...

L'auteur de ces pages n'aurait sans doute pas eu lui-même celle de le proposer s'il ne l'avait entendu presque dans ces termes l'été dernier, dans la bouche d'un jeune prêtre vivant depuis un moment avec le SIDA. Et celui-ci d'exprimer comment, après un temps de révolte et de colère (que personne n'aura de mal à comprendre), il avait fini par apprivoiser cette proximité de la mort au travail dans son corps - comme on le dit pour un douloureux travail d'enfantement; et que, à travers cette sorte d'étrange amitié, de mystérieuse et presque fraternelle complicité avec le SIDA, c'est avec la VIE qu'il était en train de régler ses comptes, de se réconcilier.

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Il y a sans nul doute bien d'autres voies possibles en vue d'une spiritualité «au temps de SIDA», y compris dans cette tradition de l'Occident judéo-chrétien qui nous marque souvent plus que nous ne pensons, même à notre insu:

celle des croyants qui vivent la souffrance de leur corps comme communion à celle du Christ - un juste , lui aussi injustement mis à mort;

celle pour laquelle il est illusoire de prétendre rencontrer Dieu ailleurs qu'à travers les hommes et les femmes qui, justement parce qu'ils ont mal dans leur corps et dans leur âme, sont, parmi nous, les frères et les soeurs privilégiés de Jésus-Christ («Ce que vous aurez fait au plus fragile d'entre ces êtres douloureux qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait» . Évangile de saint Mathieu , 25);

ou celle encore - plus guerroyante - des preux chevaliers qui se battent héroïquement jusqu'à la mort - avec la conviction que ce n'est pas la mort qui aura le dernier mot...

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Ces pages ont voulu autant que possible éviter «le coup» des amis de Job - qui prétendaient avoir LA réponse... D'une manière infiniment plus modeste, elles ont plutôt cherché à exprimer le souhait que nous nous laissions ébranler par ce «tremblement de terre» qui surgit dans nos vies sans crier gare. Mais aussi bien, comme le suggérait le beau texte de Jean-Gilles Godin paru dans le Devoir du 1er décembre 1988, que nous ayons le courage de croire que l'espoir ne peut pas être «faux» si on le place là où est le seul véritable lieu de la «spiritualité»: celui du coeur.