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15/09/2008

Le christianisme nous apporte la Vie.

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6ème conférence donnée aux étudiants de l’institut catholique de Lille en novembre 1933.
 
     « Pascal, que ses attaches jansénistes n'empêchèrent pas d'être un chrétien héroïque, a écrit ce mot imprudent, promis à une trop grande fortune : " Cela vous abêtira et vous fera croire."
    Il suffit de lire le contexte pour comprendre l'étroite affinité de cet "abêtissement" avec la "folie" glorifiée par Saint-Paul : il s'agit d'accepter que la lumière divine paraisse ténèbres à la cécité de l'homme pour se soumettre humblement au pouvoir induc­teur des signes sacramentels qui amorcent en nous les divines clar­tés sous le voile miséricordieux de la matière spiritualisée.
    Mais on a retenu le mot en cessant d'en percevoir la réso­nance intérieure : cela vous abêtira et vous fera croire, et un bon nombre de français se sont convaincus de très bonne foi que la religion entendait, sous prétexte de nous rompre à des exigences divines, nous imposer l'adhésion à des croyances et à des pratiques qui blessent à la fois notre raison et notre conscience. N'est-ce pas là toute la force du laïcisme, l'explication de son ardeur et la raison de son succès ?
   " La religion limite arbitrairement la vie. La neutralité n'est qu'un cas de légitime défense. Nous voulons demeurer libres de penser et d'agir." Il y a là une double confusion, sincère le plus souvent sans aucun doute, et qu'il est d'autant plus urgent de dissiper qu'une erreur de principe dans les têtes pensantes - fréquemment accré­ditée par une grande dignité de vie - entraîne la ruine des moeurs dans les masses soustraites au loisir de penser.
Nous ne sommes pas n'importe qui et nous ne pouvons faire n'importe quoi. Nous devons agir suivant les coordonnées de notre être et nous achever dans la ligne de ce que nous sommes. Il s'agit d'être.
    Toute morale se ramène à cela : sois ce que tu es, sois un homme, sois raisonnable, c'est-à-dire, plus briève­ment : sois.
    Nous ne sommes pas libres d'être autre chose que des hommes. La neutralité ici, est impensable et impossible, à moins que la suprême sagesse ne soit de se vouer au néant. Aucune formule n'est plus vide de sens que la proposition où plusieurs croient enchâsser le plus beau rêve : "faire ce qu'on veut."
    La liberté n'est pas le droit de vivre au gré d'une fantai­sie dissolvante en s'abandonnant à tous les frémissements de son ani­malité. A défaut de prudence, le remords nous en ferait convenir, qui n'est que la morsure vengeresse d'une exigence d'être qui est  méprisée.
    La liberté est une faculté d'Infini, la faculté du divin, l'indifférence dominatrice d'une volonté ordonnée au bien sans limite et qu'aucun bien limité ne peut rassasier, le pouvoir enfin de juger "l'animal" et de le soumettre à l'esprit pour soustraire tout l'être même en ses parties sensibles, ennoblies par une discipline ration­nelle, à l'éparpillement de l'espace et à l'emportement du temps.
    Or le christianisme assure précisément à la liberté ainsi entendue son maximum d'ouverture. Il actualise, au-delà de toute espérance ,cette faculté du divin en lui assurant la possession inti­me et personnelle de l'Infini, dans l'illumination surnaturelle d'une foi dont l'obscurité signale nos limites - loin de les produire ! - et les transcende par l'élan d'une charité que rien ne peut contenir.
    Le christianisme authentique est révélateur et créateur de liberté. Il limite tellement peu la vie qu'il donne à l'agir un champ infini en enracinant tout notre dynamisme dans le coeur même du pre­mier Amour.      
    Si l'action a une telle ampleur, comment la pensée n'aurait-elle pas tout son jeu tandis que l'esprit est invité sans cesse à tendre son regard au-delà de ce que les spéculations du plus sublime génie pourront jamais entrevoir ? Le rêve de Platon, sur les lèvres de Diotime, est une réalité divinement garantie : " Si la vie est jamais digne d'être vécue, cher Socrate, dit l'Etrangère de Mantinée, c'est à ce moment où l'homme contemple la beauté en elle-même ... Quels seraient donc nos sentiments s'il était jamais donné à un homme de voir le Beau Lui-même dans sa propre nature, pur, sans mélange et non point obéré de chair humaine, s'il pouvait, dis-je, contempler la beauté divine elle-même en l'unité de Sa forme ? " C'est à cela que nous sommes appelés : " Nous Le verrons comme Il est. "
    C'est cette initiation que le christianisme veut être, ce ravissement vers la beauté telle qu'elle est en Soi, c'est pourquoi il est aussi conforme à notre nature qu'il lui est transcendant, réali­sant à la fois le "maximum" de gratuité et le "maximum" de conformité.
    C'est ainsi que le marbre s'anime du rêve de Michel-Ange et palpite d'une vie qui n'était point la sienne, mais qui pénètre si bien toute sa masse qu'elle semble lui appartenir en propre, comme si le génie de l'artiste avait substitué à la cécité muette du minéral la clarté vivante d'un regard spirituel.
    C'est ainsi que la nature de l'homme se transforme sous l'étreinte déifiante de la grâce, au-delà de tout ce que nous pour­rions concevoir et désirer en poussant à l'Infini, suivant la sugges­tion très imparfaite de l'analogie, nos rêves les plus audacieux.
    Il ne s'agit pas de briser notre élan, de limiter nos pers­pectives ou de refouler nos aspirations, mais, au contraire, de porter à l’'Infini - en entendant cette fois ce mouvement avec toute l'ampleur surnaturelle d'une accession personnelle et immédiate – il s’agit de porter à l’Infini  notre goût de liberté, notre soif de grandeur et notre culte de la pensée.
    Que ce ne soit point une entreprise facile, nous le savons assez !  nous voudrions pouvoir grandir sans changement et posséder l’Infini sans renoncer à nos limites. On pourrait dire à la rigueur que c'est trop grand pour nous, on n'a pas le droit de dire que c'est trop petit.
    On ne voit pas d'ailleurs sur quoi pourrait se fonder cette dignité humaine, qui commande encore le respect d'un grand nombre, si elle ne reposait justement sur ce mystérieux investissement de Dieu, sur une communauté de vie avec l'Esprit.
    N'est-ce pas toute la faiblesse d'une humanité accablée par ses propres inventions, gagnée de vitesse par ses machines et paralysée par la complexité de ses dépendances, d'avoir tué, à force de neutra­lité, le sens même de son destin ? On songe à sauver toutes les valeurs sauf celle qui est la fin de toutes les valeurs : la Vie. On agite les problèmes techniques les plus vastes et les plus lointains, on ne pense même plus à se demander qu'est-ce que l'homme.
    L'homme n'est qu'un point dans l'Univers matériel. Qui em­pêcherait, de ce point de vue, qu'il soit traité comme un simple ins­trument d'autre chose, et impitoyablement sacrifié aux exigences anonymes d'une collectivité divinisée ? Les "mystiques" de classe et les "mystiques" nationalistes correspondent à la carence de la vraie mys­tique. Le règne de l'esprit peut seul assurer le règne de la liberté et le respect des droits de l'Homme.
    L'Homme ne se trouve qu'en Dieu. Nous donner à Lui, c'est à la vérité commencer d'être, et c'est aussi, dans la mesure où la charité grandit, être libres, être grands. Non pas : "abêtissez-vous", mais « ne vous contentez jamais de moins que de l'Infini ».
    Une telle consigne est évidemment au-dessus de nos forces. Le Christ nous l'impose miséricordieusement, car Il veut Lui-même, si nous nous y prêtons, l'accomplir en nous : " Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive jailliront de son coeur."
    Et en un autre endroit : " Je suis venu pour qu'ils aient la Vie, et qu'ils l'aient avec surabondance." Y a-t-il une promesse plus capable que celle-là de nous émouvoir ? Le christianisme nous apporte la Vie. C'est pourquoi il a le droit de nous parler de joie : " Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre Joie soit parfaite."
    La joie, c'est la conscience qu'un être prend de sa ri­chesse, la certitude de sa victoire et le signe éclatant de sa jeu­nesse. "J'irai à l'autel de Dieu, du Dieu qui remplit de joie ma jeunesse." C'est le premier mot de la Messe.
    " Que la douceur du Visage de Fête du Christ Jésus vous apparaisse." C'est le suprême adieu de l'Eglise à ses enfants.
    La vie, en dépit des contraintes extérieures, recouvre ainsi son unité intérieure, son éminente dignité et son immatérielle splendeur. Et chaque jour ose être une férie, une Fête-Dieu ! »
 
Maurice ZUNDEL.

20:52 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, spiritualite, action-sociale-chretienne |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |

14/09/2008

Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte.

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Zundel parle ici, en novembre 1933, il a 36 ans, aux étudiants de l'institut catholique de Lille. Le texte ne peut guère être coupé. La retraite dont on donne ici la 1ère conférence a pour titre un sujet capital : le réalisme chrétien. Sommes-nous élevés, par un dépassement de nous-mêmes, dans la suprême réalité quand nous croyons en Dieu ? Pour Le découvrir, pour L'expérimenter, un effort de réflexion et de dépassement de soi est nécessaire.A lire avec la plus grande attention.

Notre religion est-elle réelle ? Notre croyance en Dieu est-elle une simple notion ! ou l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Pour les incroyants la religion est irréelle et absurde, hors la vie et donc contre la vie. ...

Début : « Newman, dans sa "Grammaire de l'Assentiment", établit une distinction entre l'assentiment notionnel et l'assentiment réel. Le premier est l'adhésion que nous donnons à la cohérence logique d'une proposition, approbation superficielle, extérieure à l'objet comme elle l'est à notre vie. Le second est l'adhésion de tout l'être à un objet en accord avec ses tendances profondes.
Nous pouvons avoir notre système, le réciter de mémoire toutes les fois qu'une circonstance évoque la formule, et conduire notre vie sans en tenir compte, en obéissant à l'orientation à peine consciente de pré-jugements qui semblent coïncider avec l'élan même de notre vie, tout en demeurant souvent aussi difficiles à énoncer qu'ils sont efficaces à nous mouvoir.
Notre véritable doctrine est celle dont nous vivons. Nous la reconnaissons à cette saveur de réalité qui est le signe de son accord avec nous-mêmes. Non pas que nous soyons la mesure de l'être, mais nous sommes le "donné" par rapport à toute théorie qui prétend expliquer notre être et gouverner notre agir. Il est donc naturel que nous perce­vions en nous les "recoupements" qui la vérifient. Le critère pratique du vrai, c'est donc bien, pour nous, le sentiment du réel, la convic­tion d'un accord avec ce qu'il y a de plus profond dans notre être.


C'est pourquoi il est de la plus haute importance pour nous de savoir si notre religion soutient l'épreuve de ce critère, si elle a pour nous la saveur du réel, si elle répond à ce qu'il y a de plus intime en nous.
Notre croyance en Dieu est-elle une notion, une adhésion plus ou moins conventionnelle à une proposition qu'il est convenable d'admettre dans le milieu où nous vivons - ou est-elle l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Notre religion est-elle réelle ? Je pense, que vous comprenez le sens de cette question.
Je ne cherche pas à savoir si notre foi peut s'appuyer sur un ensemble de démonstrations objectives telles qu'en offrent la plupart des livres d'apologétique, je me demande sur quoi se fondent nos certitudes à nous, ce que nous avons intégré de la divine réalité de notre vie. Aussi bien, la seule preuve efficace concrètement est celle qui nous convainc. Que répondrons-nous donc a ceux qui nous accusent de pour­suivre des chimères et de lâcher la proie pour l'ombre ? N'est-ce pas là, en effet, l'objection fondamentale des in­croyants, celle qui, à leurs yeux, les justifie dans leur refus et leur impose même parfois le devoir de nous combattre : la religion est irré­elle, et donc absurde, hors la vie, et donc contre la vie. Comment nous assurer mieux qu'elle n'est pas contre la vie, qu'en la découvrant dans notre vie ?
Et, de fait, c'est bien dans notre vie que nous en rencon­trons la plus saisissante révélation. Il n'est pas question de nous pro­noncer ici sur le caractère naturel ou surnaturel des forces qui nous sollicitent ! Il est seulement question de suivre concrètement l'orien­tation spontanée de notre être.
Or il est impossible de vivre sans se sentir emporté "au-delà". C'est le caractère même de toute activité humaine d'être aiman­tée mystérieusement vers "autre chose", de ne pouvoir se reposer dans l'acquis et d'être sans cesse avide de découvertes nouvelles.
Je ne nie pas que l'homme ne subisse aussi le joug de ses habitudes, ni qu'il ne se cristallise aisément dans ses routines. Il est trop évident qu'il en est ainsi., mais ce n'est pas alors qu'il se sent vivre et ce n'est pas alors, en effet, qu'il vit humainement ! mais, dès qu'il se passionne pour quelque chose, dès qu'il applique à un objet toutes les ressources de son intelligence et de son coeur, dès qu'il fait loyalement son métier d'homme, il tend à se dépasser sans cesse en reculant les limites qui lui barrent l'horizon.
Est-ce qu'aucun artiste prétendit jamais enclore toute la beauté dans une oeuvre tellement parfaite que l'art n'eût désormais plus rien à tenter? N'est-ce pas, au contraire, pour recueillir son élan et le renouveler dans les résistances de la matière soumise à son rêve, que l'artiste s'applique à l'oeuvre d'aujourd'hui, avec l'espoir d'être moins indigne de s'approcher demain de la vision qui habite son coeur en demeurant toujours au-delà de son regard.
Et c'est là, justement, tout le secret de l'art, de suggé­rer ce que les yeux d'ici-bas ne pourront jamais voir en déliant la matière de ses limites pour lui communiquer ce battement d'ailes qui emporte le regard au-delà. L'oeuvre est ouverte et non point close, tendue vers un mystérieux achèvement, nimbée d'une Présence qui lui imprime le sceau de l'Infini. Les yeux éblouis découvrent soudain au­tre chose : dans cette beauté, l'affleurement ineffable de la Beauté.
Il est impossible de se méprendre. Sous des traits inépui­sablement divers, c'est bien toujours la même rencontre, dont la réa­lité s'atteste dans la pérennité de l'art comme dans le progrès et l'impuissance de l'artiste. Chaque oeuvre est un témoin de l'élan qui monte, de l'ampleur illimitée de sa trajectoire, et de la distance in­finie de son terme. On ne fait jamais que deviner sous la transparente mobilité du voile les traits insaisissables du Visage de Lumière. L'art ne pourra s'achever qu'au-delà, quand l'artiste aura franchi le seuil.
La science participe à la même grandeur et à la même infir­mité. Elle prétend déchiffrer le secret des choses, dégager leur intel­ligibilité latente, découvrir leur raison, amener au jour enfin tout ce qu'elles renferment d'esprit ! et, dans n'importe quelle direction, toute solution obtenue est l'amorce de problèmes nouveaux, plus vastes et plus profonds.
Dans le scintillement innombrable des feux du réel, le foyer auquel toute réalité emprunte sa lumière se dérobe toujours. On s'en approche, il s'éloigne à mesure ! on se flatte d'avoir trouvé et l'on s'aperçoit que la recherche ne fait que commencer. Le progrès de notre science est conditionné par cette marge illimitée d'ignorance. Notre savoir n'est qu'une orientation vers l'invisible soleil, la somme des vérités acquises n'est qu'un reflet de la vérité. Reconnaître qu'on ne sait pas est la suprême sagesse, toutes nos découvertes nous laissent sur le seuil.
L'Amour ne réussit pas davantage en dépit de ses promesses. D'une manière encore plus sensible que l'Art ou la Science, il emprun­te au mystère l'élan de sa recherche et la joie de ses rencontres. En nous identifiant au rythme le plus profond d'un être aimé, nous ne visons réellement qu'à rejoindre en lui la Source commune de notre être et du sien dans l'émoi que cause l'approche de l'Infini. C'est une autre Présence qui, dans la sienne, nous enivre, aimantant notre désir vers son pôle véritable, couronnant notre joie d'ineffable nos­talgie : "De l'Amour seulement nous sommes amoureux". L'objet reste au-delà, nous ne passons pas le seuil.
La conscience morale achève enfin cette initiation en nous prescrivant l'ordre intérieur qui est l'essence de la bonté. Mais cet ordre est un ordre dynamique, un équilibre vivant dont tous les élé­ments doivent continuellement grandir dans une élévation sans terme : " Monte plus haut, dépasse-toi, tu n'as rien fait encore, serviteur inutile !"
Nous connaissons cette exigence qui nous impose, au terme de chaque effort, un "devoir monter plus haut et plus difficile". L'action s'ouvre sur des perspectives illimitées, que nous ne pouvons restrein­dre sans être flagellés par l'angoisse du remords.
L'idéal nous exige sans admettre de compromis. Nos souillu­res ne l'empêchent pas de luire, immaculé comme une flamme, incisif comme une brûlure, triomphant de nos reniements, en demeurant inaccessible à nos poursuites ! toujours présent dans l'obligation ressentie, et toujours au-delà des réalisations obtenues ! promulgué par notre être sans être mesuré par lui, gardant toujours sur nous une avance infinie, alors surtout que notre vie progresse, éclaboussant notre orgueil de l'évidence de notre misère, allégeant notre fardeau par la douceur de l'humilité : " Ce n'est que le commencement, monte plus haut, ton élan même t'en­traîne au-delà, ce n'est pas ici qu'on franchit le seuil."
Telle est l'étrange figure du réel, dans le flux qui suspend tout être à l'aimantation d'un astre invisible. Nous pensions le con­naître et il nous paraissait aisé de le saisir avec nos mains ! nous ne pouvons l'atteindre qu'en nous insérant dans son mouvement, en suivant la courbe qui préfigure son achèvement, au-delà de toute donnée du sen­sible, dans ce réel insaisissable qui nous sollicite par son attrait, nous requiert par ses exigences, nous soulève par ses impulsions, nous enivre de sa splendeur, nous flagelle de sa morsure.
Nous-mêmes, aussi bien, nous ne valons qu'en nous dépassant, qu'en nous effaçant devant cet "Autre" qui demande tout et qui donne tout, qui nous affranchit et nous élève, qui nous rend indépendants de la matière et fait de nous des personnes, qui est toujours au-delà et toujours au-dedans : "car c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être."
C'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être : comment établir plus vivement la réalité de Dieu qu'en Le représentant, avec Saint Paul comme le milieu vivifiant où notre vie respire ? Comment découvrir plus sûrement son caractère personnel et transcendant qu'en devenant conscients de son action en nous ? Si la Personne est une fin par rapport aux êtres que leurs limites matériel­les enferment dans la catégorie des choses, que dire de la réalité qui est la fin des Personnes - la fin des fins - qui exige le tout de notre être et le comble tout ensemble, qui nous soustrait à l'empire de la matière dans la mesure où nous lui soumettons notre coeur - en nous révélant par la noblesse de Son contact et le rayonnement de sa lumière, que nous sommes nous-mêmes esprit et personne !
Oui ! que dire de cette réalité où toute spiritualité a sa source, en qui toute personnalité s'achève, sinon qu'elle est à tout le moins - pour autant que les con­cepts les plus beaux, dilatés à l'infini, peuvent l'exprimer - Esprit et Personne, au-delà, infiniment, de tout ce que ces mots peuvent désigner dans le champ de notre expérience.
C'est ainsi que le « Dieu inconnu », sans cesser d'être un mys­tère, se manifeste à notre conscience avec les attributs incontestables de la plus incisive réalité. C'est Lui le pôle magnétique de l'aiguille aimantée que nous sommes, la ferment de toute notre activité, l'attrait qui nous enivre, l'inquiétude qui nous dévore, la joie qui nous comble, la blessure qui ne nous laisse point de repos que tout ne soit consommé ! Bienheureux ceux qui sentent cette blessure, qui ont été troublés dans leur sommeil et qui ont reconnu la profondeur de leur désir.
" Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte ", a dit admirablement Louis Massignon. Ceux qui l'ont faite savent que la religion est la vie même, la vie ouverte, la vie consciente d'elle-même, la vie dans sa plénitude humaine et dans son assomption divine. Vivre, c'est affirmer Dieu, c'est tendre vers Dieu, c'est se perdre en Dieu. »
Il ne s'agit donc pas, poursuivant des chimères, de tourner le dos au réel, il s'agit au contraire de s'y attacher avec une pas­sion qui jamais ne lâche prise, en allant jusqu'au bout de l'élan qui l'emporte vers l'Infini.
Dans quelque voie que notre recherche s'engage, elle ne peut éluder, suivant le rythme même des transcendantaux qui l'orientent, la rencontre de la Vérité ou de la Beauté, de la Bonté ou de l'Amour.
Dès que nous identifions la Présence unique, également im­manente à chacune de ces perfections, comme un même centre personnel de jaillissement, comme leur seul foyer et comme l'essence identique où elles se fondent, et qui rend compte, par son unité même, de leur mysté­rieuse circumincession, l'Univers commence à livrer son secret. Il est par l'Esprit et pour l'Esprit (par l'esprit et pour l'esprit) : sa visibilité n'est qu'un de ses aspects, son phénoménisme se rattache à une Pensée, toute réalité reflète la splendeur du Visage unique.
Alors dans l'agenouillement de l'esprit, confondu par la ma­jesté de cette Présence, ébloui par l'immensité du don, on est presque tenté de trouver que c'est trop et d'appeler au secours pour porter tant de richesses.
L'Amour nous a donné sans mesure, et notre coeur "ivre de cantiques" ne peut plus que rendre grâce en tremblant : " Qu'il est beau de vivre, et que la gloire de Dieu est immense !"

Maurice ZUNDEL.

11:17 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, spiritualite, action-sociale-chretienne |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |

10/09/2008

Il y a au fond de l'instinct sexuel une exigence de sainteté ...

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     7ème conférence de retraite donnée à Lille aux étudiants de l’institut catholique en novembre 1933.
 
    « Si la conformité entre la nature et la grâce est d'autant plus parfaite qu'elle est plus gratuite, si le christianisme est vrai­ment le réalisme suprême que nous avons dit, il doit s'être montré ca­pable de résoudre le problème de l'amour. Je n'ai pas besoin de souligner l'urgence de ce problème. C'est votre problème, c'est à un moment donné le problème de tout être humain. c'est toujours le problème de l'espèce humaine. C'est peut-être par là qu'il convient de commencer.
    Il y a dans la rencontre sympathique de l'homme et de la femme le tressaillement mystérieux de l'enfant qui veut naître. Ils peuvent n'y pas penser - ils en deviennent même rarement conscients - il n'en est pas moins vrai que l'appel de la vie monte en eux dès qu'ils quittent le terrain de l'amitié purement fraternelle.
    Ce peut être un rêve très pur, une force qui monte, ce peut être un rêve très trouble, un élan qui tombe, mais, de toute manière, cette force est là, cette exigence se fait sentir qui cherche une issue réalisatrice. Elle se déguise sous mille aspects, elle emprunte les truchements les plus variés, elle se satisfait dans toutes sortes de rencontres innocentes ou coupables. Dans tous les cas, le courant part de ces germes secrets qui aspirent à se joindre pour promouvoir la vie de l'espèce. Quoi de plus émouvant et de plus solennel ?
    L'espèce est divine. Elle répond à une idée créatrice nécessaire à l'équilibre de l'Univers. Cela est vrai sans doute, dans une certaine mesure, de toutes les séries animales, c'est pourquoi à tous les degrés et sous toutes les formes, la génération exerce un tel empire, mais chez l'homme chaque individu est un univers. Chaque individu est esprit, capacité d'être illimitée, capacité de Dieu. Les trois ordres se superposent, les trois courants se joignent, l'homme est assailli de toute part avec une incoercible violence, comme un frêle esquif est la proie de l'océan : l'espèce veut naître, l'esprit veut naître, Dieu veut naître.
    Dieu veut naître, n'est-ce pas là le dernier fond de cet appel, l'ultime se­cret de cette tragédie, Dieu voulant, dans un coeur nouveau qui sera l'oeuvre de l'Amour, poursuivre le mystère de Son Incarnation ? Dieu a témoigné à l'homme cette confiance inouïe de lui remettre le destin d'une vie, divine dans sa source et dans sa fin, d'une vie appelée par la toute bonté au partage de Sa Vie, Dieu a communiqué à l'homme Son pouvoir créateur : "Dieu a créé des créateurs". C'était trop, sans doute, pour un être aussi faible que l'homme, à en juger par l'usage qu'il fait de ce divin privilège.
    Comment n'être pas ému et déchiré au plus intime de son être en songeant que, depuis le commencement, l'homme a été victime de ce don, que chaque génération a subi le même vertige, et qu'à tra­vers tous les siècles l'humanité a fait de sa plus haute noblesse l'ins­trument de sa plus horrible déchéance ?
En vérité s'il est quelque part dans la nature un vestige de la chute originelle, c'est là que la trace en paraît la plus évi­dente. Quel habitant d'une lointaine planète, s'il avait conservé l'in­tégrité de son être, pourrait croire que c'est là même, dans ce qui l'apparente d'une manière si émouvante à Dieu, que l'homme a rencontré la plus virulente tentation ? On dirait qu’intoxiqué par cette puissance divine il en est devenu fou !
    Il suffit d'être homme pour suivre ce drame avec une poi­gnante sympathie et pour ressentir la compassion la plus ardente pour tous les êtres qui succombent à l'instinct ou se débattent sous son étreinte ! la seule conduite inadmissible ici, la seule attitude qu'on doive flageller sans rémission, c'est la parti-pris de tourner en gros­sière plaisanterie le mystère le plus tragique et le plus sacré.
    Je comprends qu'un homme puisse être vaincu dans une lutte où ses chances sont inégales. Je sais au terme de quels combats déchi­rants peuvent se produire certaines chutes, et quelle mélancolique no­blesse se mêle parfois à la plus décevante fragilité ! mais  je ne comprendrai jamais qu'on traîne dans la boue et qu'on avilisse par d'ignobles sous-entendus un pouvoir créateur dont il ne faudrait parler qu'à genoux.
    Comme Dieu nous a aimés, ! comme Il a eu confiance en nous, et comme nous L'avons trahi ! N'y a-t-il aucun moyen de retrouver le sens et de réaliser l'ordre de l'instinct ? Il y a au moins un commencement de solution à prendre une vue claire du problème. Pour cela, ne craignons pas de recourir aux données maté­rielles et de prendre conseil de la physiologie, il s'agit d'unir les germes complémentaires dont la fusion détermine l'éclosion de la vie. Le problème sexuel est donc un problème de vie.
    L'attitude que nous avons prise à l'égard de la vie contient virtuellement la solution que nous adopterons ici. Si la vie n'est pour nous qu'un accident de la matière, son origine et sa propagation seront également livrées au hasard ! si la vie a, au contraire, une valeur di­vine et une destinée éternelle - comme nous le croyons - la procréation est investie de responsabilités infinies.
    Les matérialistes les plus convaincus en auraient immédiate­ment l'intuition, en dépit de leur système, s'ils se plaçaient devant ce terme concret qu’est  l'enfant. C'est sa vie qui est engagée dans ce débat. Le sexe est un altruisme scellé dans notre chair avant de s'enraciner dans notre coeur, il est  un rapport à l'autre, le patrimoine de l'espèce et le berceau de l'enfant.
    Nous ne pouvons pas donner ce qui n'est pas à nous, aliéner un héritage dont nous avons seulement le dépôt, faire jouer le clavier de l'espèce, quand nous ne sommes pas, au moins virtuellement, requis par son service. Nous avons des comptes à rendre à la vie, des respon­sabilités à l'égard de l'enfant.
    L'enfant est une personne, et la personne est une fin. "Agis, dit Kant, de manière à traiter toujours l'humanité, soit dans ta personne, soit dans celle d'autrui, comme une fin et jamais comme un moyen".
    L'enfant est une personne, et dans son être spirituel, il est une fin, il est même, d'une manière absolument rigoureuse, la fin première de la génération. Comment oserait-on l'engager dans cette aventure éternelle de la vie sans avoir consulté tout d'abord ses intérêts dans les trois ordres où son existence sera nécessairement engagée, sans lui avoir préparé un berceau pour son esprit et pour son coeur, plus en­core que pour son corps ? Faudrait-il moins de vertus aux parents pour former l'âme de leurs enfants qu'il n'en faut au prêtre pour en favo­riser le développement ? Il me semble qu'il y a de part et d'autre la même exigence de sainteté.  En vérité, voilà ce qu'il y a au fond de l'instinct sexuel une exigence de sainteté.
    A moins d'admettre que l'enfant puisse naître au hasard, comme l'accident imprévu d'une tendresse inconsciente ou d'une aveugle volupté, ou que le geste créateur ne soit qu'un simulacre stérile et absurde, un élan fictif dans le vide, l’instinct qui est tout altruisme à l'égard de l'enfant du fait qu'il est une personne, ne peut, de ce chef, être moins altruiste à l'égard de la femme, la femme aussi est une personne et la femme est une fin. On ne saurait trop flageller la conception inhumaine et bar­bare qui voudrait faire d'elle l'instrument de la volupté de l'homme.
    La femme est une personne égale à l'homme dans la ligne de l'esprit, confiée à sa tendresse pour être protégée dans sa dignité de mère. Pourquoi trahir la mère et profaner le tabernacle de la divine nativité ?
Est-ce que l'acte qui suscite la vie n'est pas une transfu­sion du sang, le don le plus profond et le plus total, le symbole le plus expressif de l'unité, la confidence suprême de l'être à l'être, en l'être ? Comment y mêler le mensonge et la boue ?
    L'acte conjugal est le sacrement de l'Amour, efficace de vie éternelle. C'est dans l'ordre des fins que l'homme et la femme sont vraiment unis : le mariage est l'union indivisible des âmes, le signe qui représente et accomplit le mystère de l'Eglise. Il n'y a pas autre chose : partout l'ordre à la vie en son amplitude infinie.
Ne fait-on pas les semailles dans l'espoir de la moisson ? Laisserons-nous dire alors que c'est la nature qui veut qu'on rejette le germe et qu'on nie l'acte que l'on pose, qu'on refuse le don au moment même de l'accomplir et qu'on engage dans le vide tout l'élan de son être ?
    La pureté est  le respect de la  vie, l'impureté est  le mépris de la  vie. C'est tout ce qu'il importe d'en savoir.  « En Lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des Hommes. » La pureté est l'assomption des corps, l'amour du corps, l'esprit donné au corps.
    Notre corps n'est-il pas le temple du Saint-Esprit, et nos membres ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ ? La foi nous l'af­firme et il n'est que trop vrai que notre corps souffre violence quand nous l'empêchons de s'élever, quand nous lui refusons cette transpa­rence à laquelle il a droit, quand nous en faisons un corps animal. Car lui aussi a une vocation divine et une destinée éternelle, lui aussi est capable de tressaillir de joie à l'approche du Dieu Vivant : " Seigneur, j'ai aimé la Beauté de Votre Maison et le lieu où habite votre gloire." Si la Maison de pierre peut susciter de tels transports, pourquoi aurions-nous moins de vénération pour cette chair sanctifiée si souvent par le contact de l'Agneau ?
    Dieu n'a rien créé d'impur. Le corps est pur, et plus pures et plus sacrées que tout sont en nous les sources de la vie : " Si ton oeil est simple tout ton corps sera dans la Lumière."
    Essayons de regarder nos corps en esprit, par le dedans, à partir de cette pensée divine qui les construit comme les sacrements de la vie., et pour écarter les troubles fantômes qui s'attachent au mot, remplaçons dans notre vocabulaire sexuel par paternel et maternel qui rendent mieux justice à la vocation de l'instinct.
Si vous pouvez, au moment où l'élan vital vous tourmente - sans vous troubler d'ailleurs d'un appel qu'il est normal de sentir - si vous pouvez faire surgir devant les yeux de votre esprit le visage de l'enfant, vous conjurerez le plus souvent ce qu'il y a d'affolant dans le déferlement d'une impulsion aveugle ! c'est de lui qu'il s'agit, c'est lui qui vous appelle, et Dieu en lui, et voilà qu'aujourd'hui déjà, sous son aspect suprême, votre paternité et votre maternité peuvent s'exercer.
    Aussi bien, tout le prix de l'enfant qu'une jeune mère tient dans ses bras, n'est-ce pas ce qu'elle perçoit - à travers ce petit corps si transparent pour son coeur - du rayonnement de l'âme et du mystère divin qui s'accomplit en elle ?
Ainsi déjà, dans la préparation de votre coeur, vous pouvez engendrer en esprit les enfants qui deviendront par vous les fils de l'Esprit, étendant d'ailleurs à tant de petits êtres, à qui personne ne révèle le visage de leur Père céleste, une paternité et une maternité que ne peuvent borner ni l'espace, ni le temps : qui pourra vous empê­cher de recueillir leurs âmes dans la vôtre, et de leur communiquer la vie véritable ? Ainsi déjà, votre dévouement peut-il donner une issue réa­lisatrice à ce que votre instinct contient de plus profond.
    Votre coeur, j'en suis sûr, est séduit par ce programme. Vous vous demandez seulement s'il ne dépasse pas les forces de l'homme ? Il les dépasse à coup sûr, mais c'est le caractère même de notre vie, sous quelqu'aspect qu'on l'envisage, de ne pouvoir être vécue sans le con­cours de Dieu.
    Il a mis sur notre route la femme bénie entre toutes les femmes, qui est la source immaculée de la vie, la Vierge-épouse et la Vierge-mère, en qui tous nos rêves de tendresse et tous nos rêves de pureté trouvent leur plus suave expression.
    Le Fils unique vous l'a donnée pour Mère. Elle vous aime et elle vous attend. Si vous lui portez un coeur filial, si vous dissipez dans sa lumière les fantômes de votre nuit, si vous tenez vos regards fixés sur son visage, avec la confiance de l'enfant qui appelle sa Mère, elle gardera en vous les sources mystérieuses, en orientant tou­jours vers la Vie, ce qui appartient à la vie.
    Et en tout être qu'aura conquis votre loyauté, en toute âme qu'aura fait mûrir votre sacrifice, elle vous révélera Celui qui, sans cesser d'être son Fils, est devenu votre enfant, dans le mystère sans cesse renouvelé d'un Noël mystique où toutes vos puissances d'aimer s'apaiseront dans la candeur d'un enfantement divin.
    Ce n'est pas en vain que retentit l'Angélus : le Verbe encore veut se faire chair, par votre coeur aujourd'hui. »

Maurice ZUNDEL.

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19/07/2008

Le poème de la sainte liturgie.

de Maurice Zundel. (1897-1975). Pasteur et théologien Suisse

L'amour, une éternelle extase

 La vie nous révèle à nous-même comme une capacité d'infini. C'est là le secret de notre liberté. Rien n'est à notre taille

et l'immensité même des espaces matériels n'est qu'une image de notre faim. Toute barrière nous révolte et toute limite exaspère nos désirs.

        C'est aussi la source de notre misère. Une capacité n'est qu'une aptitude à recevoir. Une capacité d'infini est une indigence infinie, qui exige d'être comblée avec une sagesse proportionnelle à ses abîmes.

        Il est d'ailleurs évident que ce n'est pas à notre corps, qui n'est qu'un point dans l'univers, que nous devons cette ampleur illimitée du vouloir. Notre âme s'y révèle, et la qualité des nourritures qui doivent nous combler: c'est dans l'invisible (p.15) seulement qu'elles se peuvent rencontrer, dans l'univers intérieur de l'Esprit.

    Notre chair même y doit trouver accès et s'assouplir à ses exigences immatérielles, si toute une part de nous-mêmes point rester étrangère a notre suprême réalisation. Mais le monde invisible l'épouvante et la déconcerte; elle se sent dépossédée à son approche et s'attache avec d'autant plus de violence à son domaine.

        Ne parvenant pas à réaliser notre unité par en-haut, nous nous efforçons de l'atteindre par en-bas. Par un transfert de notre appétit sur les objets sensibles, nous leur prêtons la séduction infinie qui répond a l'immensité de nos désirs.

        Quoi de plus naturel dès lors que de céder à leurs promesses et de subir l'envoûtement de leur attrait? Comment pourrions-nous résister à leur appel, affamés d'infini, quand l'infini semble à portée de la main?

        Nous ne voyons pas que ce qui nous fascine et nous enivre, c'est la projection sur les choses du besoin infini qui nous travaille, le scintillement de l'esprit sur la croupe mobile des vagues fuyantes. Nos mains gardent de leur capture autant qu'un enfant qui s'efforce de saisir l'iris d'une bulle de savon. Nos désirs s'exaspèrent, nos raffinements se dépassent et notre vide s'accroît.

        Il faudrait, à ce point, nous montrer ce que nous poursuivons réellement, plutôt que de nous accabler sous la vanité des objets qui nous séduisent. Car ce ne sont pas eux qui nous ensorcellent, mais le chatoiement de l'infini dans les plis de leur étoffe: nos pires excès témoignent encore de notre vocation divine, et ne représentent, la plupart du temps, que l'élan désespéré de notre coeur vers un bonheur insaisissable.

       Quelle blessure est souvent, en vérité, la révélation de notre grandeur, et quelle résonance illimitée donne à toutes nos émotions cette capacité d'infini qui est le fond de notre nature! Nos douleurs et nos joies sont sans bornes, comme nos tendresses et nos admirations. Et pourtant nos réalisations semblent si précaires et si vaines...

      L'Amour est une éternelle extase au berceau de la vie. Il s'est enchanté de tous les espoirs, il a connu tous les sanglots, il s'est meurtri de toutes les blessures, il a poussé jusqu'à la mort l'ivresse de la vie. Il s'est approprié le langage de l'adoration: tellement il était sûr d'être aux prise avec l'Infini. Mais il est rare qu'il en ait reconnu la véritable nature. Comme l'art et comme la science, il a subi, le plus souvent, l'aimantation qui l'entraînait sans cesse au-delà, sans en discerner la source; et il a soumis l'homme à d'indicibles tortures, dont celui-ci était souvent lui-même, avec une aveugle frénésie, la victime et le bourreau...

      Le mystique a sondé ces plaies avec un indicible respect et une magnanime compassion. Il a compris que l'élan magnifique devait retomber sur soi, ou trébucher sur une idole, que cette sortie triomphale ne pouvait qu'aboutir à la pire captivité, si l'extase ne rencontrait son objet véritable, si l'infini ne se révélait indubitablement comme un Autre: à qui tout l'être pût être réellement donné, avec toutes les exigences de sa vie intérieure, toute la richesse de ses désirs, et toute l'immensité de son cour. Un Autre, mais qui fût de l'ordre de l'esprit, et tellement intérieur à l'âme que la personne acquît sa véritable autonomie en lui cédant et en s'y abandonnant comme à son vrai moi. Un Autre en nous, qui ne fût pas nous, et sur qui notre être moral pût être fondé, dans un altruisme qui consacrât son unité.

09:13 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, spiritualite, action-sociale-chretienne |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |

29/05/2008

JE NE CROIS PAS EN DIEU.

 

 

« La santé c'est la paix du corps, son silence.

Mais ce silence même peut être maladie et prélude à la mort.

Ah ! quels cris dans ma chair qui souffre !

Quel trouble dans mon coeur, quel chaos, quelle angoisse !

Que lourde est cette vie qui peine à se porter !

Entre le monde et moi l'alliance est rompue,

qui faisait de ma vie une source féconde et jaillissante.

Ah ! qu'il est amer ce désaccord qui la vient tarir !

Oh toi, qui tiens ma vie entre tes mains,

ne laisse pas cette souffrance me détruire

jusqu'à ce que tout soit consommé.

Toi, dont le silence est créateur,

dans l'excès de mes maux, ne laisse pas s'éteindre mon esprit.

Apaise mon angoisse par ta présence de lumière. »

(Poème en vers libres de M. Zundel pour la cantate de Frank Martin « Et

la Vie l'emporta », 1974, dédiée à Zyma SA Nyon à l’occasion du 75e

anniversaire de sa fondation)

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05/11/2007

SILENCE DU MATIN.

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Seul le silence, le silence des choses, le silence de la nature, le silence de la lumière, le silence du chant des oiseaux lui-même, ce silence seul peut faire contrepoids à la folie des hommes.

 

(...) Il est absolument indispensable, si nous voulons garder notre équilibre, et si nous voulons être dans le monde le ferment d'une paix chrétienne, il est indispensable de revenir continuellement au silence.

 

Les hommes pourraient se rencontrer et se retrouver frères infailliblement, dans la mesure, justement, où chacun consentirait à se démettre de lui-même en écoutant l'appel de sa vie intérieure.

 

Quelle merveille si chacun pouvait, le matin, en se recueillant au plus intime de lui-même, se charger de toute la lumière du Christ et écouter, comme dit saint Ignace d'Antioche, les mystères de la clameur qui s'accomplissent dans le silence de Dieu.
Maurice Zundel.

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03/11/2006

Maurice Zundel, libre et pauvre.

Le texte qui suit présente une biographie plus complète de Maurice Zundel. Il provient de l'article de Marc Donzé publié par les Documents Épiscopats, Bulletin du secrétariat de la conférence des évêques de France, no 12, juillet-août 1989 (reproduction interdite).

Maurice Zundel, libre et pauvre

Maurice Zundel est né en 1897, à Neuchâtel (Suisse). Son père était fonctionnaire des postes; sa mère travaillait à la maison. Sa ville, bourgeoise, un peu froide, très protestante à l'époque.

Le petit Maurice fréquente l'école, puis le collège de sa ville, où il est à peu près le seul catholique. Il a pour camarade de classe Jean Piaget, le célèbre psychologue. Très tôt, il prendra goût aux sciences et formera avec Piaget un club d'amis de la nature, où l'on réalisait des études fouillées sur les insectes, les mollusques ou les oiseaux. Cette passion de la science ne le quittera jamais; sa vie durant, il lut avec frénésie les ouvrages scientifiques les plus significatifs. Il alla jusqu'à lire dans le texte la théorie de la relativité d'Einstein. Il avait une grande admiration pour Jean Rostand, dont le désintéressement le fascinait. Pour Zundel, la science est plus que la science. Elle est recherche de la vérité sur l'univers et en même temps dialogue obscur, émerveillé ou lumineux avec la vérité du Créateur. Pour lui, le savant véritable est celui qui cherche à comprendre, qui sert la vérité et qui se réjouit de la lumière ineffable et gratuite qui se lève en lui, dès lors qu'il atteint à une vérité profonde, essentielle. Le savant est celui qui cherche à faire grandir l'homme dans une connaissance et une maîtrise plus responsables de l'univers.

À quatorze ans, il fut saisi par une expérience spirituelle profonde. Et qui devint décisive. Comme souvent, il était allé prier dans l'église Notre-Dame de Neuchâtel, un bâtiment néogothique fort sombre. Il se tenait devant la statue de l'Immaculée de Lourdes. Soudain, la présence de la Vierge le bouleversa jusqu'au plus intime et il reçut dès ce moment la vocation à la virginité, qui ne le quitta plus tant l'image de Marie s'était imprimée en lui. Marie devint pour lui le sacrement de l'amour maternel et virginal de Dieu, de cet amour plein de tendresse et qui jamais ne veut posséder. «Je l'appelle Virgo Virginans: O Vierge qui nous virginise! Virgo Virginans: c'est délicieux.» Zundel eut dès lors une approche toute particulière de l'amour virginal: c'est l'amour qui ne referme pas les bras, qui est toujours en état de don. Un peu comme l'eau chaste du Cantique du Soleil de saint François, l'eau qui s'écoule, sans jamais s'arrêter.

À la même époque, il fréquentait un camarade protestant, apprenti mécanicien. Ce dernier était pieux: il avait tapissé sa chambre de versets de saint Jean. Il était de condition très modeste. Ensemble, ils parlaient de la condition des pauvres, mais aussi de la béatitude de la pauvreté. Ils se mirent à lire Les Misérables de Victor Hugo et Zundel resta impressionné toute sa vie par l'accueil magnanime que Mgr Myriel fit à Jean Valjean. Dès lors, il voulut porter secours aux pauvres et surtout il voulut leur faire sentir leur dignité. Ce souci ne le quitta jamais. L'abbé Zundel donnait tout; les clochards de Lausanne le savaient et hantaient sa porte. Tout donner, c'était sa manière de montrer aux mendiants qu'ils étaient des «princes». Et si une comtesse -- il y en avait sur les bords du lac Léman -- lui donnait une enveloppe, il la donnait à son tour, sans prendre garde à la somme qu'elle contenait. Dès cette période, il est sensible aux problèmes de justice sociale. En 1921, il prend pratiquement seul parti publiquement en faveur du vote des femmes. Et à partir des années trente, il écrit sur le chômage, en proposant les solutions d'aujourd'hui. Il aborde les problèmes démographiques, etc. C'était alors peu commun dans le clergé.

De seize à dix-huit ans, il passa deux ans au collège de l'abbaye bénédictine d'Einsiedeln. Il fut saisi par la liturgie, à laquelle il consacrera plus tard son ouvrage le plus connu : Le Poème de la sainte liturgie. Mais surtout, il fut subjugué par le silence des moines. Le silence lui devint indispensable, car il est le seul chemin vers Dieu, vers la beauté, la vérité, l'amitié. Il dira: «Le silence est forme d'ouverture, de démission, de pauvreté. S'il est impossible de rencontrer la beauté et l'amour en dehors du silence, c'est que Dieu est silence, comme il est pauvreté.»

Il fit ensuite ses études de théologie au Grand Séminaire de Fribourg, où il eut pour condisciple le futur cardinal Journet. Ce fut pour lui une période difficile et sèche. Il n'y retrouvait pas le silence et la belle ordonnance liturgique des bénédictins. Mais surtout, il avait peine à supporter la scolastique qui lui semblait enfermer Dieu dans un système. Il avait peur qu'on en fasse un «grand souverain dominant le monde», alors que le seul Dieu dont il faille parler est le «Dieu du coeur de l'homme», selon l'expression de saint François de Sales. Toute sa vie, il voulut parler uniquement du Dieu de Jésus Christ, du Dieu trinitaire, du Dieu humble et pauvre, qui avait touché son coeur et transformé sa vie. Sa théologie est née de son expérience. Il le dit dans une formule suggestive: «Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte.» Ou encore: «Dieu, c'est une expérience.»

C'est la force de l'approche zundélienne que de puiser au coeur de l'expérience. Car si l'expérience est profonde, elle va rejoindre le chemin de beaucoup, qui trouveront alors dans les écrits et la vie de Zundel une consonance avec ce qu'ils vivent.

Mais c'est aussi, évidemment, sa faiblesse. Car la pensée de Zundel peut demeurer étrangère -- voire énigmatique -- pour celui qui s'approche de Dieu ou de sa propre intériorité par des voies très différentes de la sienne. En ce sens, il n'est guère étonnant que l'abbé Zundel, dans son originalité, colorée par le personnalisme et la rencontre du Poverello, et le cardinal Journet, thomiste et systématicien, ne se soient guère compris.

En 1919, Maurice Zundel est ordonné prêtre à Fribourg. Il est envoyé comme vicaire à la paroisse Saint-Joseph, la plus grande de Genève. Très vite, son apostolat attire l'attention, car il ne fait rien comme tout le monde. Il se trouve incapable d'enseigner le catéchisme tel qu'il est; il préfère conduire les enfants à Dieu à travers l'émerveillement devant les grandes oeuvres d'art ou à travers la lumière des récentes découvertes scientifiques. Avec les jeunes gens et les jeunes filles, il parlait de problèmes socio-économiques, du mariage et même d'éducation sexuelle. Une de ses anciennes enfants du catéchisme me disait récemment: «Il avait un tel sens de la grandeur de l'homme qu'il voulait nous la communiquer. Parfois, nous ne comprenions rien ou nous étions déroutés, mais nous le suivions, car il nous respectait et il nous élevait.»

Mais l'originalité et le zèle ne sont pas toujours de mise. Un de ses confrères, que Zundel avait surpris sans le vouloir en fâcheuse posture morale, le dénonça calomnieusement pour ses audaces, etc. L'évêque d'alors, Mgr Besson, était très prudent. Il porta sur Zundel un jugement dont les conséquences devaient s'avérer graves: «C'est un franc-tireur, et l'Église n'aime pas beaucoup les francs-tireurs.»

L'évêque choisit d'éloigner cet «original». Alors commença une longue et douloureuse période d'exil, de 1925 à 1946. Zundel est d'abord envoyé à Rome, à l'Angelicum, pour y «refaire» sa théologie avec le P. Garrigou-Lagrange. Il y approfondira le thomisme. Il choisit la philosophie et sa thèse de doctorat s'intitulera: L'Influence du nominalisme sur la pensée chrétienne.

En 1927, l'évêque l'envoie à Paris. Zundel passe six mois comme troisième vicaire à Charenton. Seul, presque sans travail pastoral, il croit mourir de dessèchement. Mais, plus tard, il rendra grâces pour cette terrible expérience et il n'en gardera aucune amertume. «Car, dira-t-il en substance, c'est à ce moment-là que j'ai éprouvé jusque dans le creux de ma chair le silence, la pauvreté, la croix et que j'ai dû trouver mon propre chemin dans la pensée et l'action. Sans cette période de mort, je ne serais jamais allé si loin.»

Bientôt, il trouve un poste de second aumônier chez les bénédictines de la rue Monsieur. Il commence à respirer à nouveau. Il y noue de grandes amitiés avec l'abbé Montini, Charles Du Bos, Louis Massignon...

De ce temps-là date la rencontre de Zundel avec saint François d'Assise. Le Dieu pauvre devient à tout jamais vie en lui: «La présence de saint François d'Assise, je l'ai rencontrée à ce moment-là. Je ne pouvais pas imaginer l'influence qu'il devait avoir sur moi, qui concordait avec ce que la théologie m'avait apporté de meilleur [...]. L'incendie s'est allumé en moi; je percevais que la mystique trinitaire était l'expression d'une générosité, l'esprit pouvait aller plus loin. Saint François m'est apparu comme celui qui a eu la mission unique de chanter la pauvreté comme une personne et de voir en elle Dieu Lui-même. Ce que les théologiens disaient admirablement, sèchement, devenait vivant et le regroupement s'est fait de lui-même, la sagesse de Dieu s'identifiait avec la pauvreté.»

Dès lors, l'hymne à dame Pauvreté illuminera toute sa pensée et Zundel désignera le Poverello, non sans quelque humour, comme le plus grand «théologien» de tous les temps.

L'exil lui donna aussi la possibilité d'écrire. Et son premier ouvrage -- qui demeure le plus célèbre -- traite justement du silence et de la liturgie avec le lyrisme de la contemplation. Il s'agit du Poème de la sainte liturgie que Mgr Montini prit la peine de faire traduire en italien, dans le souvenir des belles heures de la rue Monsieur.

La vie errante continua. Zundel fut successivement aumônier chez les assomptionistes de Londres, aumônier de pensionnats de jeunes filles à La Tour-de-Peilz (Suisse) et à Neuilly. Il publia deux ouvrages d'une grande limpidité et d'une saveur spirituelle intacte: L'Évangile intérieur et Notre-Dame de la Sagesse.

En 1937, il peut enfin réaliser un de ses rêves les plus chers; il va passer une année à l'École biblique de Jérusalem. Il y étudie les langues et le texte bibliques avec une véritable frénésie, ne dormant souvent que moins de quatre heures par nuit. Il voulait de toutes ses forces comprendre qui était le Pauvre de Bethléem, de Nazareth et de la Croix.

J'aimerais noter ici qu'on a souvent reproché à Zundel son «mépris» de l'Ancien Testament. Car il en parlait souvent de façon critique. Il est clair qu'il n'ignorait pas la Loi et le Prophètes et qu'il savait en goûter la grandeur (son temps à Jérusalem l'atteste). Mais Zundel était si pénétré de la grandeur et de la merveille du Dieu trinitaire, il était si jaloux du Dieu d'Amour, que tous les passages de l'Ancienne Alliance où Dieu apparaît sous des traits de colère, de punition, d'interdit, lui paraissaient indignes de Dieu. Il y voyait simplement la patiente pédagogie divine, où le Tout Amour a dû parfois laisser qu'on le désigne d'une manière indigne de lui à cause de la faiblesse des hommes et de la lenteur de leur cheminement. Pour lui, il faut donc tout interpréter à partir de la nouveauté radicale apportée par la Révélation de Jésus-Christ.

De retour à Neuilly, en 1938, il publie un nouveau livre: Recherche de la personne. Ce livre sera retiré du commerce sur ordre de son évêque. Zundel y parlait de façon trop réaliste et audacieuse du mariage et de l'amour. C'était à l'époque inconvenant sous la plume d'un prêtre. Mais par ailleurs Zundel n'était pas moins exigeant que Paul VI dans sa manière d'entrevoir la morale conjugale, tout en n'enfermant personne dans des catégories culpabilisantes.

À la déclaration de guerre, en 1939, il retourne en Suisse et il est hébergé pendant quelque temps dans une chambrette du clocher de Bex (canton de Vaud). Comme il est toujours sans travail, il écoute les conseils de ses amis Louis Massignon et Mary Kahil. Il se rend au Caire, où il assumera jusqu'en 1946 toutes sortes de ministères. Il se sent utile -- enfin -- d'autant plus que beaucoup de prêtres ont dû quitter l'Égypte à ce moment-là.

Inévitablement, il rencontre l'islam. C'est un choc, où se mêlent l'admiration et l'effroi. Il admire la poésie et la grandeur du Coran; il goûte les mystiques musulmans, notamment Hallaj. Mais il est gêné par le poids sociologique de la religion, lui qui est si attentif à la liberté de la personne. Surtout, il vit comme un cauchemar le Dieu de l'islam, quelque belle que puisse être la litanie de ses quatre-vingt-dix-neuf noms. Dans ce Dieu solitaire, il craint de voir une sorte de «pharaon tout-puissant», de «despote inaccessible» devant lequel on ne peut que plier et qui est totalement incompréhensible pour la vie spirituelle d'un homme libre.

Il découvre alors avec une profondeur nouvelle le mystère trinitaire. «Dieu est unique, mais pas solitaire», «Dieu est Don», «Dieu est Amour», «Dieu est Partage», dans son être même. Dieu crée l'homme dans une structure d'Alliance; il crée l'homme libre. Dieu rachète l'homme dans une structure d'Alliance.

Dès lors, il ne cessera de clamer avec toute son énergie que la Révélation trinitaire constitue la clé de tout le mystère de l'homme et qu'elle représente le fondement de la libération de l'homme, qui, libre de soi et de tout, peut se jeter dans les bras d'un Dieu qui est Liberté. Il ne cessera de parler du mystère de la Trinité avec fougue, mais aussi avec précision, car il est probable, dit-il, que si Mahomet avait connu avec exactitude la révélation trinitaire, il n'aurait pas parlé ainsi du Dieu révélé en Jésus-Christ.

De ce passage au Caire, il gardera beaucoup d'amis, qu'il continuera de visiter jusqu'à sa mort.

En 1946, il revient en Suisse. Enfin, il reçoit à nouveau une affectation dans son diocèse: le poste assez vague d'auxiliaire à la paroisse du Sacré-Coeur-d'Ouchy à Lausanne. Il le gardera jusqu'à sa mort.

Pendant près de trente ans, il mène une vie de prédicateur itinérant, qui le conduit à Paris, à Londres, en Égypte, au Liban. Il donne d'innombrables retraites et récollections. Il fait de la direction spirituelle avec une disponibilité de chaque instant. Il vide ses poches pour les pauvres. Il écrit quelques livres: Dialogue avec la Vérité, Morale et Mystique, Je est un Autre, etc.

Sa parole est flamboyante. Elle est authentique, parce que parfaitement accordée à sa profonde vie spirituelle. Elle est riche et séduisante, appuyée sur une immense culture. Surtout, elle dit l'homme et elle dit Dieu, avec une transparente conviction. Quelques-uns y trouveront une ineffable nourriture. Trop peu nombreux... le succès ne fut pas son lot. Mais il existe des fécondités d'après la mort.

C'est dans cette vie humble, tragique parfois, qu'arriva l'appel de Paul VI à prêcher la retraite au Vatican en 1972. Sainte audace du pape. Le petit abbé, si souvent incompris, parla en grande simplicité devant l'auditoire le plus auguste que l'on puisse imaginer. À la fin de la retraite, le pape dans son homélie dira: «Nous venons de suivre [...] toutes ses méditations si spirituelles, si profondes, et en même temps si près de nous, si proches de notre expérience. [...] Mais plutôt que le ressort d'une dialectique ou d'une méditation discursive, il me semble que nous avons été invités à découvrir une méthode et à imprimer dans notre âme une attitude: celle de rechercher la profondeur des choses, de faire germer l'intériorité de ce que nous connaissons et vivons, à commencer par notre propre personne.»

Au début de 1975, il subit une embolie cérébrale qui le priva de la parole. Dernier dépouillement pour lui qui savait tant de langues. Une sourde angoisse l'étreignit devant sa vie qui se disloquait. Il écrivit: «Toi dont le silence est créateur, dans l'excès de mes maux, ne laisse pas s'éteindre mon esprit. Apaise mon angoisse par Ta présence de lumière.»

Il vit la Lumière éternelle le 10 août 1975. Beaucoup de ceux qui l'ont connu dirent qu'il était un saint.

11:52 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, action-sociale-chretienne, spiritualite |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |

11/10/2006

Dieu est la Pauvreté.

 Maurice Zundel a très souvent parlé de la pauvreté de Dieu. Comment se fait-il qu'on en parle encore si peu dans l'Eglise alors que cela pourrait sans doute changer beaucoup de choses en elle et dans le cœur d'un chrétien ?

 A Lausanne en  1966  il disait : « Saint François d'Assise est sans doute l'homme qui s'est approché le plus prés de Dieu, qui a compris le plus profondément que Dieu était  une passion lorsqu'il a compris que Dieu est la Pauvreté .  Dieu est celui qui n'a rien : qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire qu'en Dieu la Vie est uniquement, exclusivement, une communication, un don, un élan vers l'Autre.

Nous, quand nous disons « moi », ce moi est une possession, c'est une limite, une frontière, un refus, une annexion, et nous avons toutes les peines du monde à ne pas dire souvent : « moi ».  Les gens qui prétendent aimer le plus fort, ceux qui sont capables de magnifiques passions, il est rare finalement que leur amour-propre ne soit pas le plus fort. Il y a peu d'amours qui résistent aux blessures de l'amour-propre parce qu'en nous, spontanément, le moi est une possession, une annexion, une appropriation, et non pas un élan, un don, une générosité : c'est exactement le contraire en Dieu.

C'est exactement le contraire en Dieu : en Dieu toute la vie est jaillissement. Chaque Personne divine s'enracine dans la Divinité, s'approprie toute la substance de la Divinité en La donnant et pour La donner, si bien qu'en Dieu, littéralement « JE est un Autre », le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, et le Père et le Fils dans le Saint Esprit, le Saint Esprit dans le Père et le Fils, dans une éternelle circulation où tout est absolument donné : Dieu est Celui qui perd tout ! qui perd tout ! qui éternellement se  perd, chaque Personne l'une dans l'Autre,  et c'est par là que Dieu apparaît justement comme une formidable passion, une passion infinie où tout est vraiment altruisme (souci de l'Autre), où tout est uniquement un regard vers l'Autre, une communication de tout l'être à l'Autre, sans repli, sans réserve, sans retour à soi. Cela nous paraît incroyable parce qu'en nous le retour à soi est tellement habituel, tellement fatal, que nous n'imaginons pas une vie qui soit toute entière, et uniquement, et éternellement, et d'une manière toujours nouvelle, un élan  vers l'Autre.

François l'a compris, François l'a vécu, aussi François est-il entré lui-même dans cette immense passion qui le jetait sans cesse vers le martyre : il voulait donner, tout donner, donner sa vie pour Dieu, donner sa vie à Dieu dans les autres avec lesquels il se sentait apparenté en Dieu. Car, évidemment, si Dieu est cette passion éternelle et infinie, ce feu dévorant, il est impossible de Le connaître, de Le rencontrer, de L'aimer, sans être soi-même saisi par cette passion, sans être jeté dans cet élan , sans être saisi par cet altruisme infini, sans comprendre que l'on est parent avec les autres, d'une parenté infinie et éternelle, parce qu'on est branché avec eux sur le même circuit de l'éternelle communication.

 Une parenté divine et infinie, une parenté qui suscite une passion sans réserve, c'est cela qui fonde l'apostolat des saints ! L'apostolat, c'est-à-dire ce désir invincible de faire circuler cette Vie divine, de révéler cette parenté qui fait que tous les hommes sont une seule personne en Jésus-Christ. »

Maurice Zundel.

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10/10/2006

La mort est la condition de notre accomplissement.

Le problème de la mort : il s'agit pour nous d'entrer toujours plus profondément dans l'authenticité de la vie, d'entrer aujourd'hui dans la vie éternelle : nous ne sommes des vivants que dans la mesure où nous vivons de Dieu.

"  Le problème de la mort est un problème terrible pour notre sensibilité parce qu'elle semble radicalement absurde. Il y a quelque chose de si brutal, et en apparence de si injuste, à voir disparaître un être en une seconde ! On était en dialogue avec lui et puis, brutalement, c'est fini, et irrévocablement fini ! Il n'y a plus qu'un cadavre qui est un agrégat. Il n'y a plus personne.

Sous cet aspect, la mort est inacceptable. Elle ne peut que provoquer la révolte ! la révolte parce que l'homme sait qu'il doit mourir. Les animaux, eux, ne le savent pas et, bien sûr, l'homme peut désirer la mort quand la vie lui est à charge, mais ce n'est pas la mort qu'il désire alors, c'est d'être délivré de sa charge, sans savoir d'ailleurs ce qui peut l'attendre au-delà de la mort. On comprend le geste du désespéré qui rejette son fardeau, mais ce n'est pas la mort qu'il veut, c'est la paix, c'est la tranquillité qu'il espère.

Mais, en dehors de ces cas, la mort ne peut pas ne pas être un scandale. Elle semble être une agression contre l'homme, et ressurgissent à cette occasion toutes les objections que Nietzsche proposait justement contre l'existence de Dieu. L'homme peut se sentir violé par la mort ! car enfin, il a conscience d'exister, il a rencontré en lui une intimité inviolable, il la défend contre autrui, il la respecte en lui-même, il sait que Dieu dans le Christ la respecte jusqu'à la mort de la Croix, mais, s'il ne le sait pas, s'il ne connaît pas ce mystère de la Croix où Dieu meurt de notre mort justement pour la dégager de la gangue du péché, comment pourrait-il accepter cette agression ?

L'homme peut voir derrière le mur, il ne peut pas ignorer ce qui se passe derrière le mur, et nous sommes dans cette situation devant la mort : nous pouvons regarder derrière le mur. L'animal périt sans savoir qu'il périt, l'homme le sait et il lui paraît injuste, je dirais même sadique, qu'il dispose d'assez d'intelligence pour voir au-delà du mur, donc pour prévoir au-delà de sa mort, et d'être condamné à mourir, comme si on lui arrachait son existence en le séparant de tout ce qu'il aime, en suscitant d'ailleurs la même peine à tous ceux qui l'aiment.

Nous voyons que les morts subites se multiplient. Est-ce à cause de la pollution qui nous environne ? A cause du bruit qui nous agresse constamment ? Est-ce la fatigue extrême que l'on éprouve dans la vie urbaine où l'on foule l'asphalte et où l'on ne respire plus les effluves de la nature ? Toujours est-il que les morts subîtes se multiplient et rendent le problème toujours plus aigu.

Pourquoi la mort ? Saint Paul nous redit, et cela est d'une grande importance et d'une très grande valeur, que la mort est entrée dans le monde avec le péché, qu'en effet Dieu ne l'a pas imposée à l'homme mais qu'il l'a subie, Lui, Dieu, par la volonté de l'homme, et le Christ justement dans son agonie va vivre toutes les morts, toutes les agonies, toutes les séparations, tous les déchirements, toutes les ténèbres de la douleur, comme le répondant de cette humanité qui s'est séparée de la source dès le début parce que, dès le début Dieu est crucifié, dès le début Dieu est mis en question, dès le début Dieu peut échouer, et II échoue effectivement, comme II échouera sur la Croix, et éternellement tant qu'il y aura un être qui se refuse à Son Amour.

La mort n'est pas de Dieu, c'est la vie qui est de Dieu, mais quelle vie ? Justement une vie éternelle aujourd'hui , et c'est cela qui est capital de nouveau, c'est qu'en fait nous ne sommes des vivants ici, maintenant, nous ne sommes des vivants que dans la mesure où nous vivons de Dieu, donc de l'Infini dont l'acceptation et le rayonnement fait de nous des personnes, et quand nous ne vivons pas de cette vie, nous ne sommes pas des vivants humains, nous végétons, ou nous sommes des animaux ! Notre vraie vie, c'est cette vie divine qui circule en nous, qui nous éternise et qui nous permet de communiquer aux autres l'Infini.

Voyez votre expérience : dans la mesure où Dieu est pour vous une réalité actuelle, vous rendrez sans doute témoignage à ce fait que vous devez à la rencontre avec quelqu'un qui était pour vous un espace, un espace de lumière et d'amour, vous devez à la rencontre avec quelqu'un d'avoir rencontré Dieu, c'est parce que vous avez vu cette lumière divine en l'homme, et c'est là que vous avez rencontré l'homme dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté, de même que nous ne pouvons nous rencontrer nous-mêmes qu'à travers cette Présence et celle de la Beauté si antique et si nouvelle.

Donc il est certain qu'ici-bas la seule vie authentique, c'est la vie éternelle , ce que Mounier appelait la survie ici maintenant, une transcendance aujourd'hui. Et si l'on vit, si nous en vivions, de cette vie éternelle, si nous étions libérés de notre condition originelle, de nos déterminismes physiques et mentaux, si nous étions libérés de tout cela, nous serions à jamais des vivants.

Et de fait, lorsqu'un être s'en va, lorsqu'il disparaît derrière le voile de la mort, ce que nous cherchons à ressaisir en lui, ce sont les moments d'éternité, les moments où ils nous ont comblés, les moments où il a été pour nous une lumière qui demeure jusqu'à aujourd'hui, et là s'actualisent alors toutes les présences dans cette rencontre avec le même Dieu Vivant.

Alors évidemment, pour celui qui vivrait pleinement de cette vie éternelle, comme la vit le Père Kolbe qui réalise dans la liberté suprême d'un homme qui a vaincu la mort et devient un grand vivant dans la mort, pour un tel homme, pour celui-là il n'y a plus de mort ! la mort ne l'arrache plus à rien ! la mort est la condition même de son accomplissement parce qu'il porte la vie en lui et que cette vie est une liberté subsistante, une liberté par où il a émergé de l'enveloppe cosmique où il était inséré. Cette liberté ne peut périr, sinon l'univers serait plus fort qu'elle, il l'engloutirait, il ne serait plus l'univers-esprit que nous venons de considérer.

 Quand la mort est libre, ce n'est plus la mort parce qu'elle ne peut être libre qu'en face de cette Présence intérieure à nous-même qui est la vie éternelle, il y a simplement un changement de plan ! Celui qui meurt n'habite pas un ailleurs, il ne s'agit pas d'une espèce d'éloignement dans l'espace ou dans un ciel imaginaire ! Dès là que l'espace et le temps ne comptent plus, la présence du défunt, c'est-à-dire de ceux qui se sont accomplis selon la force du mot, peut demeurer en nous un ferment de vie, et c'est là le signe précisément que la vie a été authentiquement vécue, qu'elle puisse demeurer en nous un ferment de vie.

D'ailleurs il n'y a pas de raison de penser que la structure qui nous constitue, cette structure qui est un chiffre, qui est une mélodie, qui est une musique, qui est un rayon, un sourire, ce je ne sais quoi, ce rien qui fait que vous reconnaissez l'être au plus profond de lui-même, il n'y a aucune raison de penser que cela ne subsiste pas, au contraire ! L'essence de la personnalité demeure et pourrait éventuellement se manifester, se reconstruire un corps dont il est difficile de nous faire une idée puisque, selon Jésus, au-delà de la mort, il n'y a pas de mariage et il n'y a pas sans doute de besoins à satisfaire, il n'y a pas de nourriture à prendre, il n'y a pas de digestion à favoriser, il n'y a pas de désassimilation, il n'y a sans doute pas de respiration (sinon celle, éternelle, de l'Esprit-Saint). Qu'est-ce que peut être le corps, c'est-à-dire l'être humain, puisqu'on ne peut pas le diviser, qu'est-ce qu'il peut être dans une telle situation ?

Eh bien, il peut être ce qu'il est justement quand nous le percevons dans sa grandeur et dans sa dignité, quand nous le voyons dans ce point central que j'évoque si souvent, quand nous le voyons dans cette lumière qui nous pénètre et nous assure de la présence qui nous est chère.

Il s'agit donc pour nous d'entrer toujours plus profondément dans l'authenticité de notre vie , de la vivre selon la dimension infinie qu'elle comporte dans tout notre être et, pour cela, de vivre notre recueillement sans cesse reconquis, c'est-à-dire dans une attention d'amour à cette Présence qui est la respiration de notre esprit et de notre cœur.

Et le Seigneur a voulu affirmer Sa Présence à travers les siècles dans le silence de l'Eucharistie. Rien n'est plus émouvant - et on voudrait qu'on le sente davantage - rien n'est plus émouvant, quand vous entrez dans une église solitaire, que de vous trouver face à face avec le Saint Sacrement, de voir clignoter la lampe qui vous indique les battements de son Cœur : le Christ est là, Il ne parle pas, quel bonheur! Il oppose justement à tous nos bavardages l'immensité de l'accueil de Son Silence. C'est cela qu'il faut, il faut arriver à ce silence vivant, à ce silence plein de voix, à ce silence qui est le Mystère même de Dieu, à ce silence qui est au cœur de notre intimité, à ce silence qui est la plus haute expression de l'Amour, un silence bien sûr qui ne doit pas être un mutisme mais qui peut durer et circuler à travers toutes les paroles quand demeure cette attention d'amour à la Présence qui est la Vie de notre vie.

Vous voyez que ce n'est pas un paradoxe de dire que le monde est esprit, que notre corps est esprit, que c'est cette dimension infinie qui est la seule surface de contact entre nous et l'univers, entre nous et nous-mêmes, entre nous et les autres, et entre nous et Dieu.

Combien belle est l'humanité ! disait Shakespeare, combien belle est l'humanité ! Oui, quand elle arrive jusque là.

Quand nous voyons un tout petit poupon qui commence à sourire, nous avons l'impression qu'enfin c'est arrivé, qu'un monde nouveau se lève et que cet enfant réalisera ce que personne n'a pu réaliser avant lui, c'est le signe de notre espérance. Mais nous savons bien qu'il n'y a pas là une promesse infaillible et qu'il faut commencer par nous-même.

En tous cas, ce qu'il faudra devenir, c'est cela. Nous sommes vêtus de ce Dieu, nous portons Dieu, et notre aventure, c'est de faire naître Dieu dans un monde qui croira éperdument en Lui lorsqu'il verra Son Visage à travers notre vie comme le Visage même de la Liberté et de l'Amour dans une dignité infinie. "

Maurice Zundel.

20:19 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, action-sociale-chretienne |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |

Dans l'Église le seul témoignage possible est celui de la vie.

Maurice Zundel à Lausanne en 1955.

        

L'Eglise .. comme une partition musicale. L'Eglise, il faut la vivre. .. On ne saurait être catholique sans se transformer tous les jours. .. Là encore tout serait à souligner.

        

" Paul nous enseigne que l'Eglise est le Corps du Christ. L'Eglise est un corps. Bien souvent sous cet aspect l'Eglise prête à confusion, et devient, même pour des hommes sincères, une pierre d'achoppement.  L'Eglise est un Corps, un Corps mystique, cela veut dire qu'on ne peut pas la connaître ni reconnaître sans une vie mystique, une vie d'union avec Dieu. On ne peut pas la reconnaître sans s'enraciner dans l'intimité de Jésus-Christ que l'Eglise veut nous communiquer. Elle veut nous introduire dans cette intimité, et, dans ce même jour de l'intimité avec Jésus-Christ, nous connaissons l'Eglise comme un sacrement, comme Le sacrement immense et éternel qui nous conduit à Lui.

        

Le Credo n'est pas une liste de propositions auxquelles il faut souscrire, mais le sacrement d'une expérience qu'il nous faut devenir : si nous ne naissons pas de nouveau, comme Jésus le dit à Nicodème, si nous ne passons pas par la nouvelle naissance, ces mots du Credo resteront éternellement incompréhensibles. On ne peut connaître les mots du credo que du dedans, que par la foi qui est en nous le regard même de Dieu, on ne les connaît que par l'Amour.

        

L'Eglise n'est pas un parti. Il est facile de connaître le programme d'un parti, il suffit de lire l'affiche qui le promulgue. Ce n'est pas cela dans l ‘Eglise. L'Eglise est plutôt comme une partition musicale : on la remet entre nos mains mais nous ne pouvons rien y comprendre à la lecture si nous ne sommes pas nous-mêmes musiciens. Et même celui qui est musicien, encore faut-il pour qu'il la comprenne, qu'il la sonorise au-dedans de lui, qu'il devienne en quelque sorte musique. Et, s'il l'exécute, il y aura dix mille manières de l'exécuter. Et un musicien pourra toujours faire des progrès dans sa lecture et entrer plus profondément dans le secret de la musique. Il en est ainsi de l'Eglise.

        

Il en est ainsi de l'Eglise : on ne pourra jamais dire qu'on en a terminé la connaissance et la lecture : il faut la vivre, il faut se cacher dans l'intimité de Jésus-Christ, il faut aimer Notre Seigneur et Le laisser vivre en nous . Et, à mesure que l'on vit davantage du Christ, et donc plus profondément de Son intimité, dans la même mesure aussi l'Eglise prend un sens nouveau. Et cela, l'Evangile lui-même nous le donne à comprendre. Voyez le lavement des pieds : que signifie-t-il ?

        

Les Apôtres avaient entendu Jésus, ils L'avaient suivi, ils avaient bu et mangé avec Lui, et pourtant ils ne Le connaissaient pas ! Ils avaient entendu des mots qu'il avait prononcés et ils avaient d'abord pris ces mots pour de simples mots alors que ces mots étaient la Vie, la Présence, l'Eternelle Parole : ces mots étaient Dieu Lui-même. Et c'est pourquoi ces mots n'éclairaient pas les apôtres, au contraire ! ils créaient dans leur esprit de fausses perspectives. Les apôtres les tournaient dans leur sens à eux, ils y attachaient des espérances égoïstes et intéressées. C'est pour cela que Jésus est à genoux devant eux au lavement des pieds : Il veut éveiller leur cœur, ouvrir leur esprit, leur faire comprendre toute la distance qu'il y a entre ce qu'ils comprennent et ce qu'il faudrait comprendre. Il veut qu'ils passent par la nouvelle naissance et qu'ils découvrent dans leur cœur ce trésor caché en eux et confié à leur amour.

        

Et il faudra la mort de Jésus, il faudra que le grain de blé soit jeté en terre, il faudra la Résurrection et la Pentecôte, il faudra le feu de l'Esprit-Saint, il faudra cette nouvelle naissance de l'eau et de l'Esprit pour que leur cœur s'ouvre, pour que leur intelligence s'ouvre, pour qu'ils comprennent, pour qu'ils pénètrent jusqu'au fond le sens des promesses que Jésus leur a faites en s'enracinant dans l'intimité de Jésus. Il faut donc beaucoup de prudence quand on parle de l'Eglise car nous risquons tous de faire écran , d'être un obstacle au mystère de Jésus en oubliant que, pour atteindre Son mystère et celui de l'Eglise, il faut une vie mystique.

        

On s'imagine trop souvent que le catholique est celui qui avale tout crus des mots tout faits, qui les récite sans les comprendre, alors qu'au contraire, on ne saurait être catholique sans se transformer tous les jours , sans dépasser tous les jours les mots et les formules, sans voir dans les mots ce qu'ils sont réellement : un sacrement, c'est-à-dire un signe qui nous communique l'intimité même de Jésus-Christ.

        

Rien n'est plus difficile que d'être chrétien, justement parce qu'un chrétien doit toujours dépasser le signe et aller plus loin que les mots pour se perdre dans l'Unique Parole qui est une Vie, une Présence, un Visage, dans l'unique Parole qui est l'Eternel Amour.

        

Saint Jean de la Croix nous avertit. Il montre que les âmes les plus parfaites, celles qui traversent les nuits mystiques dans lesquelles elles sont en train de se purifier, ces âmes-là sont dans une sorte de purgatoire : elles s'imaginent que Dieu les poursuit, qu'il est leur ennemi, que Dieu veut absolument les crucifier et se plaît à les faire souffrir ! Et elles ont l'impression qu'elles-mêmes se dérobent à Dieu et sont ses ennemies ! Et Saint Jean de la Croix se demande comment c'est possible puisque bientôt ces âmes, en sortant du tunnel découvriront Dieu comme la joie immense et parfaite, la joie infinie. Comment est-il possible qu'elles voient Dieu sous ce jour, comme un ennemi, comme une souffrance, comme une torture ?

        

Eh bien, s'est dit saint Jean de la Croix, c'est uniquement du fait de leur imperfection. Car Dieu est toujours l'Amour, toujours la Joie, toujours le Don, toujours la Générosité infinie, c'est nous qui ne le sommes pas ! C'est nous qui sommes absents tandis que, Lui, est toujours présent. Nous lui avons donné notre propre visage et nous en faisons une idole. Si les âmes les plus saintes risquent ainsi de se tromper et se trompent effectivement, en quelque sorte inévitablement à une certaine étape de leur ascension, à combien plus forte raison nous autres sommes-nous exposés à nous tromper et à faire de Dieu une caricature et une idole !

        

Aussi n'y a-t-il finalement qu'un seul témoignage possible, celui de la vie. Et rien ne pourra jamais convaincre ceux qui nous entourent, de la présence de l'Eglise et de Jésus sinon quand ils auront compris qu'avec Jésus tout est changé, tout est transfiguré, tout est transformé, parce que Jésus est là en nous, avec nous, au-dedans de nous. Si la présence de Jésus ne change rien, alors c'est que tout cela n'est que mensonge et illusion. "

20:16 Écrit par BRUNO LEROY ÉDUCATEUR-ÉCRIVAIN dans MAURICE ZUNDEL. | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, foi, spiritualite-de-la-liberation, action-sociale-chretienne |  Imprimer | | | Digg! Digg | |  Facebook |